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Title: Intermèdes
Author: Baumann, Emile
Language: French
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  Émile BAUMANN

  INTERMÈDES


  PARIS
  BERNARD GRASSET
  ÉDITEUR, 61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61
  MCMXXVII



DU MÊME AUTEUR


  Les grandes formes de la Musique: l’œuvre de Camille Saint-Saëns
    (Albin Michel, éditeur). Nouvelle édition revue et complétée.
  L’Immolé (Grasset, éditeur).
  La Fosse aux lions (Grasset, éditeur).
  Trois villes saintes: Ars-en-Dombes, Saint-Jacques-de-Compostelle, le
    Mont-Saint-Michel (Grasset, éditeur).
  Le Baptême de Pauline Ardel (Grasset, éditeur).
  L’abbé Chevoleau, caporal au 90e d’infanterie (Perrin, éditeur).
  La Paix du septième jour (Perrin, éditeur).
  Le fer sur l’enclume (Perrin, éditeur).
  Job le Prédestiné (Grasset, éditeur), Grand Prix Balzac 1922.
  L’Anneau d’or des grands mystiques (Grasset, éditeur).
  Saint Paul (Grasset, éditeur).
  Le signe sur les mains (Grasset, éditeur).



IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

NEUF EXEMPLAIRES SUR PAPIER ANNAM DE RIVES, NUMÉROTÉS ANNAM 1 A 6 ET I A
III; VINGT-QUATRE EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN D’ARCHES, NUMÉROTÉS
ARCHES 1 A 20 ET I A IV; ET CENT DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR
FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL 1 A 100 ET I A X.


Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
tous pays.

Copyright by Bernard Grasset 1927.



DILECTO MEO ET EXQUISITO

POETAE

CAROLO GROLLEAU

_Fervente animo

hoc opus dedico_

E. B.



PRÉFACE


Il m’a plu d’orner d’un titre musical les études qu’assemble ce livre,
écrites dans l’intervalle de travaux plus étendus. Car c’est pour mon
esprit une nécessité de tout construire symphoniquement. L’occasion les
suscita, une lecture, un centenaire, une mort, un rythme d’idées qui,
certain jour, me sollicitait. Cependant, qu’on n’y cherche pas de
simples variations accidentelles sur des thèmes familiers; les plus
importants de ces morceaux apportent chacun, je le crois, des résonances
particulières; une esquisse peut signifier autant qu’un livre.

Sauf Lamennais, les écrivains que j’ai réunis ne s’offenseraient pas
d’être mis ensemble. Tant d’affinités natives rapprochent un Barbey
d’Aurevilly et un Villiers de l’Isle-Adam! Dumesnil, à un rang plus
modeste, fut de la même lignée. Tous trois seraient fiers du voisinage
d’Anna Moës, humble et merveilleuse mystique; ils ne l’ont point connue;
la plupart de nos contemporains l’ignorent; elle mérite un vitrail, bien
qu’elle ne soit pas béatifiée.

La critique, d’ailleurs, comme je la conçois, est une façon de vivre en
présence d’un personnage, pour en buriner le portrait, de même que je
l’exprimerais dans un roman, mais avec le souci de l’exactitude
historique. Elle se gardera bien de ployer sous la tyrannie d’un système
les œuvres d’autrui; elle rectifiera les erreurs, elle endiguera les
désordres; plus encore, elle voudra susciter de la vie. Des principes
larges et procréateurs, l’invisible révélé sous les apparences, la
passion du vrai, des idées vivifiées par des images, et non la revanche
dure de l’analyse sur l’intuitif qui peut créer; telle doit être la
critique d’un romancier et d’un _surnaturaliste_ catholique.

J’ai inséré ici quelques pages doctrinales faites pour se rejoindre.
Faut-il l’ajouter? La même substance anime réflexions et portraits; tout
est immergé dans un seul courant de foi et de haut espoir.

Ce n’est pas un hasard si _Intermèdes_ commence par _la chute de
Lamennais_ et s’achève par _l’esprit de triomphe dans l’Église_.
Lamennais fut, jadis, justement condamné; mais le vertige millénariste
des _Paroles d’un croyant_ trouble aujourd’hui des têtes que l’on
supposait fermes. Au sortir de la guerre, ou plutôt durant une trêve
apparente, les vieux peuples las voudraient _oublier_; ils aimeraient à
croire que l’humanité saura s’installer au Paradis terrestre, que les
nations vont se fondre dans un baiser de paix. La syllabe: paix, emplit
à la lois des bouches pieuses et des bouches impies; le chœur discordant
de la paix se prolonge comme l’affreux bêlement d’une cohue de moutons
lorsqu’ils approchent de l’abattoir[1]. Les bouchers eux-mêmes entonnent
le refrain, pour mieux pousser à l’hécatombe le troupeau. Qui leur donne
le ton? Le mauvais berger invisible, le Haineux que la paix ne visitera
jamais. Cette folie de la paix désarmée achemine la France au suicide et
l’univers aux cataclysmes.

  [1] Nous visons, cela s’entend, la paix chimérique, aveugle, la paix à
    tout prix des pacifistes, et non la paix juste, fière, vigilante, la
    seule qui convienne a à une nation libre, la seule qui puisse durer.

Je les aurai trop prévus. La voix qui sort de mes livres, si quelqu’un
songe à les interpréter, lui rappellera celle de l’homme qui, dans les
rues de la ville assiégée, courait annonçant: «Malheur à Jérusalem!»
Mais, quand je verrai venir sur moi le coup de la mort, je ne crierai
pas comme l’autre: «Malheur à moi-même!» parce qu’au bout du cloaque
obscur où jusqu’à la fin je resterai debout j’apercevrai, béante sur la
splendeur des saints, l’arche de la Porte indestructible.

12 janvier 1927.



PREMIÈRE PARTIE



LAMENNAIS: LA CRISE DE SA CHUTE


Dire qu’il est _tombé_, c’est trop vrai. Sa rupture avec l’Église ne
peut s’appeler autrement qu’une chute: après cette catastrophe, il n’a
plus rien fait qui vaille. Il s’est voué à une stérilité plus morte que
la mort du sarment arraché du cep et qui sèche dans la poussière d’un
grenier; car le sarment saura au moins nourrir le feu, chose de vie,
chose joyeuse et sainte; tandis que les derniers ouvrages de Lamennais,
_l’Esquisse d’une philosophie_, _le Livre du peuple_, sont frigides
comme le prêche d’un pasteur anglais débité sur une banquise du pôle. Le
bruit de sa chute fut énorme; nous en percevons, près d’un siècle après,
le retentissement. Ses travaux antérieurs le mettaient, dans l’Église de
France, dans l’essor de la pensée française, au premier plan. Il avait
été l’apologiste ultramontain de la souveraineté du Saint-Siège; la
condamnation des _Paroles d’un croyant_ ruina l’espérance d’un accord
possible entre les dogmes de l’Église et ceux de la Révolution. S’il
n’avait pas été frappé, sa personne occuperait moins de place sur la
scène de son temps. Les hommes raisonnables n’ont point d’histoire. La
curiosité flaire, comme son vrai gibier, ce qui est excentrique,
hétérodoxe, anormal. Nulle tragédie ne saisit le cœur autant que le
spectacle d’un prêtre qui perd la foi; il semble qu’on assiste à
l’écroulement d’un monde. L’âme de Lamennais fut une âme à spirales, à
réduits secrets; les fanaux de l’analyse la scruteront indéfiniment sans
en épuiser l’inconnu.

Un récent livre[2] ajoute de poignantes clartés à l’investigation de ces
profondeurs; il suit les cheminements de la révolte, ses points d’arrêt,
les réactions de la croyance, et l’historien conclut que le terme de la
crise était évitable. M. Pierre Harispe, qui a mis en nobles vers, dans
sa _Divine tragédie_, la théodicée catholique, veut, tout en défendant
la sévère orthodoxie, rester un mennaisien fervent. D’après lui, sans
les intrigues politiques qui enserraient la cour pontificale, sans la
pression qu’exerçaient par leurs ministres le tsar de Russie, le roi de
Prusse et surtout le prince de Metternich, la censure de Grégoire XVI
eût été épargnée aux _Paroles d’un croyant_. La foi de Lamennais
n’aurait peut-être pas succombé.

  [2] Pierre HARISPE.--_Lamennais, le Drame de sa vie sacerdotale_
    (_Casa éditorial_, Paris, 1925).

Mais, depuis l’encyclique: _mirari nos_, elle vacillait. Avait-elle été
jamais ferme et, si l’on peut dire, _cubique_, équilibrant les
aspirations de l’amour avec les principes d’une forte théologie,
percevant le surnaturel comme la chose la plus réelle de toutes et qui
soutient toutes les autres, invisiblement immédiate, espérable et
nécessaire?

Dans son enfance, il avait d’abord été pieux par élans, d’une dévotion
naïve comme peut l’être celle d’un petit Breton. Il se plaisait à
révérer des images, il restait, des heures entières, à genoux devant une
statue de la Bienheureuse Vierge[3]; la forme céleste contemplée
suppléait sa mère morte trop tôt, dont il se souvenait à peine. Enclin à
la sauvagerie du plein air, courant le long des landes, au milieu des
bois, il aurait pu dire déjà de lui-même, comme plus tard,
Chateaubriand: «Je sens en moi l’impossibilité d’obéir.» Il aimait
cependant l’atmosphère de l’église, la volupté du recueillement, la
sujétion douce des offices. Il sera toujours, avec des contrastes
maladifs, un tendre et un coléreux, un sentimental et un logicien à
système, un visionnaire et un ironiste, quelqu’un de passif et
d’indiscipliné, de contredisant, de contradictoire.

  [3] V. Christian MARÉCHAL.--_L’enfance et la jeunesse de Lamennais_.

Comment n’aurait-il pas accueilli l’influence de Rousseau? Il était, à
huit ans, une sorte de Jean-Jacques catholique. Son oncle des Saudrais,
qui se chargea de son éducation, professait une doctrine directement
issue de _L’Émile_. Son écrit: _Le bon curé_, copiait les formules du
_Vicaire Savoyard_. «Si j’étais un curé, déclarait-il, je ferais aimer à
mes paroissiens la concorde et l’égalité.»

«Dans mes instructions je m’attacherais moins à l’esprit de l’Église
qu’à l’esprit de l’Évangile, où le dogme est simple et la morale
sublime, où l’on voit peu de pratiques religieuses et beaucoup d’œuvres
de charité.»

En même temps il enseignait à son neveu l’horreur du despotisme. Voilà
le vrai fond doctrinal, très simpliste, de Lamennais. C’est Rousseau qui
l’a formé. Toutes les influences qui le traversèrent n’auront sur son
âme qu’une emprise passagère; il se retrouvera jusqu’au bout disciple de
Rousseau.

A seize ans, il avait délaissé les pratiques religieuses; il cédait à
des imaginations sensuelles ou il se complaisait dans un pessimisme
factice et, littérairement, l’abrégeait en cette boutade: «Problème à
résoudre: accumuler dans un temps donné la plus grande somme de maux
possible. Solution: la vie humaine.»

La Terreur dégoûta cependant son oncle et lui des philosophes. Il revint
à Pascal, une des admirations de M. des Saudrais. _L’Essai sur
l’indifférence_ reprendra, pour l’éclaircissement des grandes énigmes,
la méthode pascalienne, les phrases de Pascal que l’oncle lui avait
inculquées dans la mémoire. Félicité lut, aussitôt paru, _le Génie du
christianisme_. Il regarda vivre son frère Jean-Marie qui s’acheminait
au sacerdoce. Jean-Marie le dominait par une fermeté persuasive et
tendre. Le meilleur des idées de Lamennais lui vint, semble-t-il, de son
frère. Ardent à imaginer, mais, dans le domaine des concepts, recevant
plus qu’il ne créait, il ébaucha aussitôt les lignes d’un vaste ouvrage
d’apologétique issu tout ensemble de Pascal et de Chateaubriand.

Un dogme néanmoins le rebutait; chez un familier de Rousseau peut-on en
être surpris? Il trouvait dur d’admettre que l’Église exigeât
l’obéissance du sentiment personnel à l’autorité de ses Docteurs et à la
tradition. Jean-Marie mobilisa, pour justifier ce magistère, toute une
cohorte d’arguments. Comme il voyait Félicité encore indécis, il osa
tout d’un coup lui dire:

«Confesse-toi.»

Félicité s’agenouilla devant son frère; il se fit humble, dans la
douceur des aveux et un abandon de soi-même où l’évidence de sa
faiblesse devenait un principe de force. En se relevant, il dit à
Jean-Marie:

«J’ai la foi et je suis étonné de n’avoir pas compris ce que tu
m’exposais tout à l’heure.»

L’amour vainquit la fausse logique; l’ascendant d’une volonté plus
droite que la sienne, l’empire de la grâce avaient brisé ses
résistances.

Sa conversion fut-elle suffisamment décisive? Demeurer imparfait, jouir
de l’être, c’est le plus grave des risques pour une âme que la sainteté
presse de son appel. Lamennais n’éliminera jamais de sa vie profonde,
avec une secrète vanité de littérateur, une indulgence pour l’exaltation
libertaire de son Moi. Peut-être aussi restait-il avec la faim des
bonheurs terrestres qu’il n’avait pas goûtés.

Il aura beau se pénétrer des conseils de _l’Imitation_, du livre dont il
faisait ses délices; il n’arrivera pas à se rabaisser, comme disait
Marguerite-Marie, «au centre de son néant». Il écrivait à son frère:

«Comment donc se fait-il que tout m’ébranle, que tout m’entraîne, que
tout me pousse hors de _ce centre_ où la main de notre bon Maître
cherche à me fixer dans un délicieux repos?»

Il se crut, un moment, attiré vers le cloître; il rêvait d’entrer dans
une Trappe. Jean-Marie l’en détourna, discernant en cette recherche
d’une vie solitaire un piège de l’amour-propre. Au temps même où
Félicité se voyait, en imagination, trappiste, il se préoccupait d’une
combinaison commerciale, d’un système d’assurance qui lui permettrait,
avec quinze cents francs, d’en gagner deux mille cinq cents. A la veille
de recevoir les Ordres mineurs, il se demandait «s’il ne ferait pas
mieux en telle autre situation». Il semblait désabusé de la vie
sacerdotale, avant de s’y enchaîner.

Malgré tout, Saint-Sulpice, par son frère, l’avait conduit à fréquenter
Bossuet. Il lisait Bonald et, à sa suite, réprouvait les impuissances du
sentiment, les chimères de Rousseau. Le futur apôtre de là démocratie
jugeait, d’après Bonald, cette tendance politique liée à une philosophie
sensualiste et grossière: «tandis qu’une métaphysique erronée soumettait
l’âme aux sens, la volonté aux organes, l’être simple à l’être multiple
et composé, une absurde et coupable politique assujettissait le
souverain au peuple, le pouvoir au sujet, et le chef ou l’_âme_ de la
société au corps de la société[4]».

  [4] _Réflexions sur l’état de l’Église_, p. 57.

Il apercevait le péril social de l’erreur et déclarait, tendant les
cordes, sans le savoir, à ceux qui devaient un jour flageller ses
propres écrits:

«L’erreur n’est si dangereuse que parce qu’on en tire nécessairement, un
peu plus tôt, un peu plus tard, toutes les conséquences[5].»

  [5] _Id._, p. 54.

Il reçut la tonsure et le sous-diaconat. Son frère et un ami, l’abbé
Brute, avaient obtenu de lui cette décision. Fut-elle voulue ou subie?
Il s’y jeta, dans un enthousiasme fiévreux, comme pour se convaincre
qu’elle partait bien de lui-même.

Il préludait par l’agitation à la paix intérieure qu’il croyait acquise
à jamais, mais il avouait ensuite:

«Je me suis trouvé deux ou trois jours dans un état d’affaissement qui
ne me permettait pas même de lire une lettre[6].»

  [6] V. MARÉCHAL, _op. cit._, p. 295.

Il se désolait de son aridité; sa grande misère était de chercher en
Dieu la jouissance de sentir. Si le bien-être spirituel se retirait, il
jugeait tout perdu.

Ces alternatives d’exaltation et d’accablement avaient des causes
mystiques; elles tenaient aussi à son état maladif. Lamennais sera,
jusqu’en son âge mûr, la proie d’une folle nervosité. Un besoin furieux
de mouvement le précipitait hors de sa chambre. Il courait au hasard
dans la campagne; il ne s’arrêtait qu’épuisé, tombait au pied d’un
arbre. A de certains moments, son rire saccadé faisait craindre une
pointe d’hystérie; ou des colères d’épileptique le secouaient. Il payait
ses excès de travail par des prostrations désolantes. Au bout d’une
crise de spasmes, il tombait en syncope. Chétif de taille, gringalet,
gauche de tournure, il eût évoqué ces petits pommiers broussailleux que
le vent d’Ouest, en Bretagne, tord et couche, sans les abattre, sur la
face des guérets. Mais l’arbre doit sa force à son humilité; les
bourrasques le ploient; ferme sur ses racines, il se redresse toujours.
Chez Lamennais, le tumulte vient du dedans. Ses portraits confessent un
déséquilibre natif: le visage est asymétrique, un peu comme celui
d’Edgar Poë; une ride se crispe entre les yeux; d’autres pincent les
joues; les plis tourmentés des lèvres combinent la tendresse et
l’ironie. Le regard se trahit inquiet, plus inquiétant encore; il a
quelque chose d’_en-dessous_, je ne veux pas dire de faux; scrutateur,
méfiant, visionnaire, chimérique, au lieu d’appréhender simplement les
objets, il voit au delà ou à côté. Ce n’est pas le regard d’un homme que
l’expérience pourra convaincre; il raille ceux qui le contrediront; il
les défie; il les enveloppe néanmoins d’une fine séduction. L’ensemble
des traits atteste plus d’entêtement que de volonté; sous l’onction
ecclésiastique on discerne des appétits mal domptés qui se débattent
entre eux dans une amère incertitude.

Sans être sûr de sa vocation, Lamennais se laissa conduire au sacerdoce;
il s’y résigna, comme à regret; quand il célébra, aux Feuillantines, sa
première Messe, les assistants remarquèrent «sa pâleur livide»... Il
entendit très distinctement une voix qui lui disait: «Je t’appelle à
porter ma croix, rien que ma croix, ne l’oublie pas[7].»

  [7] V. MARÉCHAL, _op. cit._, p. 530.

Cette croix, il avait besoin, pour la porter, d’allégresse. Or, peu de
mois après[8], il jetait à la fin d’une lettre ces confidences:

  [8] 25 juin 1816.

«Je suis et ne puis qu’être désormais extraordinairement malheureux...
Tout ce qui me reste à faire est, s’il se peut, _de m’endormir au pied
du poteau où l’on a rivé ma chaîne_; heureux si je puis obtenir qu’on ne
vienne point, sous mille prétextes fatigants, troubler mon sommeil.»

La nostalgie d’un bonheur impossible ne cessera jamais de le tourmenter.
Seulement, son intelligence acceptait, alors, des directions droites. En
travaillant il trompait, anesthésiait ses anxiétés secrètes. Mais les
plus beaux essors de sa pensée apologétique procéderont moins d’une vue
exacte du vrai que d’une impulsion de sentiment. Pourquoi son frère
l’engagea-t-il sans peine dans un système ultramontain? La tyrannie de
Napoléon indignait Félicité; contre l’absolu des prétentions temporelles
il se plut à dresser l’absolu du pouvoir spirituel. Dans sa théorie du
consentement général, exigé comme un signe de vérité, nous retrouvons
une des marottes de Rousseau, le système de la souveraineté collective:
c’est le suffrage universel appliqué aux certitudes métaphysiques!

Alors même qu’il dogmatisait dans un sens orthodoxe, Lamennais ne savait
point s’affranchir des idées libérales où il avait été nourri. Par
suite, quand la chute de la Restauration s’annonça comme probable, il
reprit sa pente naturelle, il s’abandonna au fil du courant: si les
peuples s’élançaient vers la liberté, pouvaient-ils avoir tort? Entre le
christianisme et la démocratie l’alliance était nécessaire. Parce que le
Christ apporte aux hommes la liberté de l’Esprit, il tendait à conclure
qu’en politique toutes les libertés sont bonnes et saintes, qu’au bout
des Révolutions doit surgir spontanément une ère de bonheur, une paix
merveilleuse.

Au fond, il donnait, comme la plupart des illuminés modernes, dans la
vieille rêverie millénariste: le Paradis terrestre serait devant nous,
et non derrière. L’humanité n’a qu’à marcher où l’emportent ses
impulsions; elle ne peut errer en ses voies; le Progrès est certain. Il
oubliait que les rares intervalles de lumière et de paix, dans le chaos
des siècles, furent le prix de luttes héroïques, et qu’il suffira de
laisser le monde suivre ses instincts pour que tout retombe à une
barbarie sans nom.

Libertaire, Lamennais détesta logiquement l’autorité. Elle est, par
essence, une digue, une barrière _immobile_. Or, son illusion, c’était
la fatalité du changement:

«Apporté ici par une vague, j’y reste jusqu’à ce qu’une autre vague me
reprenne pour me jeter ailleurs. Ainsi me laissé-je aller en attendant
le dernier flot qui me déposera sur le rivage éternel[9].» Penchants
instables de Celte nomade, réminiscences de lieux communs qu’avait semés
dans l’air Chateaubriand et Lamartine? Ce qui dure sans changer lui
semblait un défi à la loi divine du mouvement; ce qui commande, une
contrainte inique et qu’on doit briser.

  [9] Lettre à la baronne Cottu, du 26 mai 1833.

Cette aversion, il la limita d’abord au domaine temporel. Il voyait dans
la monarchie le rempart des oppressions, une forme de pouvoir morne,
branlante et caduque. Le spectacle de la Pologne martyrisée justifiait à
ses yeux l’extermination des tyrans qu’il confondait avec les rois.

Mais lorsqu’il vit le Saint-Siège blâmer les évêques polonais d’avoir
soulevé les fidèles contre la tyrannie tsariste, il fut tenté
d’envelopper le Pape dans la même réprobation que les rois. Il
généralisait en sentimental et en faux logicien. Son naïf simplisme
posait, d’un côté, comme dans une parabole du jugement dernier, le passé
cadavéreux, méprisable ou atroce, et, de l’autre, le jeune avenir, les
peuples libérés, fraternels, justes et heureux. Chimère que lui
emprunteront le Lamartine de la _Chute d’un ange_, le Victor Hugo des
_Misérables_ et de la _Légende des Siècles_.

Un séjour à Rome troubla profondément sa foi en la Papauté. La
condamnation du journal _l’Avenir_, les menaces coalisées autour des
œuvres de son frère parce qu’elles étaient aussi les siennes, ses
déboires financiers, vraiment inouïs[10], l’espionnage qui l’enserra,
toutes ces épreuves dont un Saint fût sorti plus fort et plus grand,
achevèrent de l’aigrir contre les choses existantes; il se réfugia plus
âprement dans ses rêves humanitaires. De cet état d’esprit allaient
naître _les Paroles d’un Croyant_, poème composite où les prophètes,
l’Évangile, l’Apocalypse, Dante, Ballanche, Mickiewicz ont collaboré
avec Rousseau.

  [10] «Il s’était intéressé, dit M. Harispe (p. 14), à une librairie.
    Il y avait englouti 120.000 francs; il avait répondu pour une somme
    égale auprès d’un banquier ami, M. Cor, qui lui fit signer, en
    surprise, un écrit par lequel il répondait de toutes les dettes de
    la librairie et même de celles de M. de Saint-Victor, qui l’y avait
    engagé. Il avait apuré, un peu plus tard, le passif intégral de la
    librairie, _mais il avait oublié l’écrit de son engagement entre les
    mains de M. Cor_. Le banquier Cor, à son tour, s’étant mis en
    liquidation, l’engagement tomba entre les mains de M. de la
    Bouillerie, qui lui en réclama d’urgence le remboursement, comme
    s’il n’avait rien payé du tout... M. de la Bouillerie poursuivit
    Lamennais et obtint, en première instance, sa condamnation avec
    contrainte par corps. Mais ses amis s’interposèrent, parmi lesquels
    Montalembert.» Lamennais se vit néanmoins forcé de payer à M. de la
    Bouillerie 62.000 francs qu’il ne devait pas.

Lamennais se trouvait alors en une disposition plutôt _moderniste_ que
nettement hérétique. Il avait écrit au Père Ventura:

«Votre foi dans le Saint-Siège et dans les éclatants privilèges de la
Papauté est entière et inébranlable... La mienne, je le confesse, s’y
refuse invinciblement[11].»

  [11] Lettre du 8 mai 1833.

Néanmoins, il restait et voulait rester prêtre.

Deux mois plus tard (le 15 juillet) il annonçait à Rohrbacher:

«J’irai certainement à la retraite (ecclésiastique).»

Et l’on doit admettre comme sincère son intention. Il ne cessera tout à
fait de dire sa messe que devant l’évidence de sa foi perdue. Mais la
foi n’est pas simplement l’adhésion de l’intellect à des principes
surnaturels. C’est tout l’homme qui croit. L’effusion divine a pénétré
sa substance; elle ne s’en retire que par degrés, elle ne meurt qu’à la
surface; elle revit brusquement, surtout chez un prêtre saturé d’une
onction sainte, établi médiateur entre Dieu et ses frères, et qui ne
peut, sans déchirement, renoncer à d’inestimables privilèges.

Autour de Lamennais, Jean-Marie, des amis tels que Gerbet ou
Montalembert s’efforçaient de le retenir dans l’axe de la discipline
catholique. Son indécision naturelle le détournait d’une franche
rupture. Il écrira un jour, en prison à Sainte-Pélagie:

«Comme mes pensées flottaient mollement dans le vague de l’âme
assoupie!»

Phrase élégiaque où il faut reconnaître autre chose que de la
rhétorique. Sa complexion mentale serait assez bien figurée par la
structure de ces gros crabes, appelés tourteaux, qu’on pêche sur les
côtes bretonnes: leur carapace brune est dure comme du grès; mais elle
couvre une chair flasque, inconsistante. Il sentait ses incertitudes et
ses contradictions; il n’en faisait point, comme Renan, ses délices;
même il en souffrait. Cependant, il ne voulait pas voir jusqu’où elles
l’entraîneraient.

On s’est indigné parce qu’étant déjà _en esprit_, hors de l’Église, il
continua, plusieurs mois, à célébrer. Mais qui peut être juge des
sentiments vrais d’un homme[12]? Il croyait encore, puisqu’il se
confessait à Jean-Marie. Se fût-il révolté, si les vexations atroces,
les campagnes de presse, l’hypocrisie ou la fureur démesurée des
attaques n’avaient exacerbé son amour-propre et froissé, en lui, le sens
de la justice? Il se laissa, peu à peu, glisser vers cette dangereuse
conclusion: La vérité n’est pas avec mes ennemis, elle est avec moi.

  [12] «L’homme qui, même de bonne foi, dit: «Je ne crois point», se
    trompe souvent. Il y a bien avant dans l’âme, jusqu’au fond, une
    racine de foi qui ne sèche point.» (_Paroles d’un croyant_, ch.
    XVI.)

En somme, il hésita longuement à rompre. Dans sa lettre au Pape (du 4
août 1833) il déclarait en termes non ambigus:

«Personne, grâce à Dieu, n’est plus soumis que moi, dans le fond du cœur
et sans aucune réserve, à toutes les décisions émanées ou à émaner du
Saint-Siège Apostolique sur la doctrine de la foi et des mœurs, ainsi
qu’aux lois de discipline portées par son autorité souveraine.»

_Sur la doctrine de la foi et des mœurs._ Il sous-entendait par cette
précision _une réserve_. Son autre lettre à Grégoire XVI (du 5 novembre)
définit, d’ailleurs gauchement, avec une lourdeur abominable, la limite
de sa soumission:

«Afin que, dans l’état actuel des esprits, particulièrement en France,
des personnes passionnées et malveillantes ne puissent donner à la
déclaration que je dépose aux pieds de Votre Sainteté de fausses
interprétations qui, entre autres conséquences que je veux et dois
prévenir, tendraient à rendre peut-être ma sincérité suspecte, ma
conscience me fait un devoir de déclarer en même temps que, selon ma
ferme persuasion, si, dans l’ordre religieux, le chrétien ne sait
qu’écouter et obéir, il demeure, à l’égard de la puissance spirituelle,
entièrement libre de ses opinions, de ses paroles et de ses actes, dans
l’ordre purement temporel.»

Dégagé des pâteuses circonlocutions, ce texte visait simplement à
distinguer: En matière de foi et de mœurs, j’obéis au Saint-Siège; en
politique je suis libre de ne pas obéir.

Le malheur de Lamennais fut d’établir son _Credo_ politique et social
au-dessus de sa foi religieuse.

L’avenir démocratique des peuples devenait, pour son illusion, un dogme
cardinal, celui que le Christ impose comme souverain. Rien n’arrêterait
«le magnifique développement» de l’humanité[13]. «Quelques dégoûtants
_tripoteurs_ n’empêcheront pas _l’immense changement_ de se préparer et
de se faire[14].» L’état social contraire au christianisme doit être une
bonne fois vaincu, ou le christianisme doit périr. «_Car il n’est point
de lutte éternelle entre deux principes_ qui s’excluent rigoureusement.
Or, le christianisme ne saurait périr... Le combat a duré longtemps, et
il n’est pas encore fini, et il ne finira même tout-à-fait, que lorsque
la régénération de l’homme aura été pleinement accomplie[15].»

  [13] Lettre au baron de Vitrolles, 27 septembre 1833.

  [14] Lettre à Montalembert, du 15 mars 1833.

  [15] Lettre à la comtesse de Senfft, 8 juin 1834.

Assurément, Lamennais ne peut être confondu avec les humanitaires athées
pour qui l’homme est à lui-même sa propre et unique fin. La
«régénération des peuples» devait, dans son espérance, les rapprocher du
Christ, les aider à vivre selon l’Évangile. Les libertés civiles
seraient la condition des libertés spirituelles; le Sermon sur la
Montagne, au lieu d’être entendu seulement par les saints, retentirait
enfin au cœur des multitudes. Si les chrétiens ne prenaient part au
mouvement irrésistible de libération qui emportait l’humanité, il se
ferait sans eux, contre eux. Il faudrait «se résigner à des révolutions
sans fin», et les catholiques subiraient éternellement «la tyrannie des
hommes sans Dieu et sans foi[16]».

  [16] Lettre à Montalembert, 19 novembre 1833.

Mais il posait le christianisme et la démocratie comme une équation
tellement nécessaire que le second des deux termes équivalait au
premier, que le premier en venait à tenir du second sa raison d’être, à
n’être plus rien sans lui. Poussé vers l’alternative de renier l’Église
et sa hiérarchie ou sa foi démocratique, il crut impossible de sacrifier
celle-ci, parce qu’elle était «_la vérité_».

Des agitations qui précédèrent et suivirent _les Paroles d’un croyant_,
M. Pierre Harispe fait un récit chargé d’incidents, où le débat noué
autour du petit livre, en France et à Rome, prend une grandeur terrible,
puisque le sort d’une âme allait en dépendre.

Des intrigues politiques--c’est manifeste--pesèrent sur la décision. Une
partie des cardinaux--le coin des théologiens--trouvaient excessive une
condamnation en forme. Le Pape inclinait à juger comme eux. S’il céda
aux politiciens, ce fut «pour la paix de l’Église», afin de ne pas
troubler ses rapports avec les monarchies européennes. Mais, quand bien
même des motifs peu surnaturels se mêlèrent aux raisons doctrinales, si
nous relisons l’ouvrage à distance, en pesant les suites des principes
qu’il insinuait, nous devons reconnaître que le jugement fut mérité.

L’erreur est un danger surtout alors qu’elle pénètre sous le couvert de
hautes vérités, servie par l’enchantement des images.

Telle page, dans les _Paroles d’un croyant_--comme la parabole des nids:
_Deux hommes étaient voisins_, reste admirable de candeur évangélique et
de lumière sereine. Lamennais veut sur terre le règne de la justice et
de l’amour: qui le contredira? Il croit à l’efficacité divine de la
prière. Il admet la propriété, même le pouvoir comme légitimes en fait.

«Chacun a le droit de conserver ce qu’il a... Alors, parmi eux, ils en
choisirent un ou plusieurs qu’ils croyaient les plus justes... Le
pouvoir qu’ils exerçaient était un pouvoir légitime, car c’était le
pouvoir de Dieu qui veut que la justice règne, et le pouvoir du peuple
qui les avait élus.»

La pauvreté «étant fille du péché», «il prévoit» qu’il y aura toujours
des pauvres «parce que l’homme ne détruira jamais le péché en soi».

Le tableau qu’il esquisse de la condition des prolétaires, à son époque
(ch. VIII) serait trop véridique s’il n’oubliait que la Révolution, en
leur ôtant le droit de s’associer, les avait mis à la merci des
exploiteurs.

Il oppose superbement à la tyrannie de l’État neutre les droits de la
famille:

«Pouvez-vous disposer de vos enfants comme vous l’entendez, confier à
qui vous plaît le soin de les instruire et de former leurs mœurs? Et, si
vous ne le pouvez pas, comment, êtes-vous libres?... Vous êtes
incapables de discerner quelle éducation il est convenable de donner à
vos enfants, et, par tendresse pour vos enfants, _on les jettera dans
des cloaques d’impiété et de mauvaises mœurs_; à moins que vous n’aimiez
mieux qu’ils demeurent privés de toute instruction.»

Plusieurs épisodes détiennent un étrange prestige de terreur
surnaturaliste et biblique. (Les sept ombres assises dans le brouillard
sur la pierre humide. Le roi que les morts, ses victimes, enferment
vivant dans un sépulcre fait avec les pierres des tombes.)

Dans la vision paradisiaque de la fin, et ailleurs, il se révèle un
profond symboliste, disciple de Dante, de Saint Paul et de Platon:

«Ce que vos yeux voient, ce que touchent vos mains, ce ne sont que des
ombres, et le son qui frappe vos oreilles n’est qu’un grossier écho de
la voix intime et mystérieuse qui adore, qui prie et gémit au sein de la
création.»

Toute une part d’aspirations justes pouvait donc défendre contre la
censure romaine _Les Paroles d’un croyant_. Si Lamennais n’avait pas été
un ecclésiastique, il est bien probable qu’on l’eût épargné.

Mais, osées par un prêtre, un ex-ultramontain, certaines insolences
choquèrent en haut lieu comme inadmissibles: le portrait du Pape, du
vieillard qui a les Sept Peurs autour de son lit[17]; et, plus encore
peut-être, l’apostrophe:

  [17] Dans les premières éditions, il l’avait remplacé par des points
    et un _blanc_; ce qui donnait à supposer des outrages beaucoup plus
    graves, impubliables.

«Écoutez-moi: il faut gagner les prêtres du Christ avec des biens, des
honneurs et de la puissance. Et ils commanderont au peuple, de la part
du Christ, de nous être soumis en tout, quoi que nous fassions, quoi que
nous ordonnions.»

Ces imputations, que Victor Hugo et d’autres devaient tourner en
blasphèmes, attirèrent contre Lamennais les animosités cléricales. Il
fut très facile de donner corps au procès de tendances que ses ennemis
voulaient pousser à fond. Son livre est, en effet, gonflé d’opinions
subversives; et je n’en dirais pas avec M. Harispe: «Il peut faire plus
de bien que de mal.»

Enchaîné aux erreurs de Rousseau, Lamennais en a subi l’héritage; son
œuvre demeure, en partie, responsable des calamités où elles acheminent
le genre humain. Erreurs de deux espèces: d’expérience et de doctrine.

«Tous les hommes naissent égaux.» Il répète obstinément cette sottise du
maître; comme si jamais deux hommes étaient nés égaux de corps,
d’esprit, de volonté, d’aptitude à vivre. Même s’il voulait dire que
tous naissent prédestinés à une même perfection: celle de posséder Dieu,
son langage serait faux encore; car l’inégalité reste la loi de
l’éternelle assomption dans l’amour que nous appelons le Paradis. Seules
sont égales entre elles les Trois Personnes Divines.

Sur l’origine du pouvoir, ignorant des faits comme tous les idéologues,
il croit que l’élection du peuple a établi dans leur fonction ceux qui
commandaient. Il connaît fort mal l’histoire de l’antiquité, celle du
royaume de France, et, chose plus grave, celle de l’Église dont la
hiérarchie semble inexistante devant ses yeux.

Pour lui les rois sont, fatalement, des usurpateurs, des oppresseurs,
des suppôts de l’Enfer:

«Et après avoir écouté la parole du Serpent, ils se levèrent et dirent:
«Nous sommes rois.»

Ces rois, les peuples doivent se dresser contre eux, les abattre, les
exterminer. Lamennais reprend à son compte la thèse anarchique de La
Boétie, l’ami de Montaigne, dans _La servitude volontaire_ ou le _Contre
un_[18].

  [18] Il donna de cet opuscule déclamatoire, en 1835, une édition
    accompagnée d’une préface-pamphlet dirigée contre Louis-Philippe.

«Si les oppresseurs des nations étaient abandonnés à eux-mêmes, sans
appui, sans secours étranger, que pourraient-ils contre elles?»

Vous êtes le nombre; le roi n’est qu’un homme; et vous vous courbez
devant lui! L’écrasement d’un seul par les masses, tel est l’Évangile
que propose au peuple l’abbé de Lamennais.

Dans une Europe faite de monarchies, il prêche la révolution
universelle, donc l’émeute et la terreur[19], puis la guerre avec les
pays qui résisteraient à l’idéal démocratique. Et ne faut-il pas que
toutes les nations, de gré ou de force, arrivent à «ne faire plus qu’une
nation»?

  [19] Lamennais, en 1834, n’allait pas encore au bout de ses
    conceptions jacobines. Plus tard, vers 1852 ou 53, il déclarait à un
    journaliste américain: «A mon avis, le programme de l’ancienne
    révolution est le seul bon: il faut en finir avec l’aristocratie!
    Qu’attendre de ces gens-là? _Ce sont des voleurs et des assassins:
    on devrait les exécuter comme les autres criminels._ Autrefois... je
    m’imaginais qu’on pouvait gagner à la justice et au progrès _les
    classes dirigeantes_; aujourd’hui je suis persuadé que ce rêve est
    irréalisable. Elles sont radicalement, entièrement, cordialement
    opposées au peuple; elles ne céderont jamais: il faut s’en
    débarrasser.» (Cité par Duine, _La Mennais_, p. 295.)

Le chant du jeune soldat (ch. XXXVI), sauf le premier verset: «je vais
combattre pour Dieu et les autels de la patrie», pourrait aisément
devenir l’hymne du soldat rouge:

«Je vais combattre pour renverser les barrières qui séparent les peuples
et les empêchent de s’embrasser comme les fils d’un même père.»

Ces phrases et beaucoup d’autres devaient être, en leur influence,
coupables du sang qui fut versé aux journées de juin 48.

Mêlées aux tendresses mystiques, les incitations à la haine étaient
d’autant plus troublantes; il y avait là un vertige de confusion, mortel
au bon sens latin.

Cet esprit d’erreur brouille la théologie du livre, volontairement
vague, comme honteuse d’elle-même. Il le reconnaissait, dans sa lettre
du 29 avril 1834 à l’archevêque de Paris, à l’admirable Mgr de Quélen,
qui poussa pour lui l’indulgence jusqu’aux extrêmes limites de la
compassion:

«En parlant (au peuple) de Jésus-Christ, je m’abstiens soigneusement de
prononcer un mot qui s’applique au christianisme déterminé par un
enseignement dogmatique et positif. Le nom même d’Église ne sort pas de
ma bouche une seule fois.»

Alors, à quoi bon une Église qu’on peut et doit sous-entendre? Dans
l’avenir de la démocratie, quelle place aura-t-elle? Les médiateurs
seront inutiles. L’Esprit-Saint viendra; le règne de Satan va finir;
celui de Dieu commencera. «En ce temps-là, les petits enfants
cueilleront des fleurs et les apporteront à leurs mères qui doucement
leur souriront... Il n’y aura plus ni pauvres, ni riches...»

Peu importe à Lamennais de se contredire; il oublie qu’ailleurs il a
dit: «Il y aura toujours des pauvres.» Un reste de foi chrétienne
cohabite comme il peut avec le délire d’un millénarisme idyllique.

Peut-on s’étonner qu’après avoir débattu le pour et le contre, Grégoire
XVI ait conclu: Ce livre est mauvais, et qu’il l’ait désigné à la
réprobation des fidèles par l’encyclique: _Singulari nos_...?

Même sans être condamné Lamennais n’aurait guère pu rester prêtre de la
Sainte Église catholique romaine. Entre l’Église du Pape et la
démocratie son choix était fait: il serait officiant dans le temple du
dieu Peuple. L’Encyclique précipita simplement sa révolte. Le succès
éphémère des _Paroles d’un croyant_ l’enivra; il se crut investi d’un
rôle messianique, persécuté comme le Christ par les Pharisiens.

Il n’essaya point de fonder une secte ou une école; ses doctrines lui
appartenaient trop peu; il n’avait point l’étoffe d’un grand
hérésiarque; vieilli, solitaire, impuissant, il ne garda de ses
anciennes facultés qu’un don de raillerie âpre et cynique. Sa bouche
prit le rictus de ceux qui n’ont plus d’espérance.

Et sa personne douloureuse évoque le profil grimaçant d’une ruine
frappée par la foudre, de la ruine d’une chapelle désaffectée, rongée de
lichen, sans clocher, sans portail et sans vitraux. Le vent d’automne,
quand il s’y lamente, semble répéter à jamais deux voix: celle du
moribond criant à sa nièce, qui le suppliait de recevoir un prêtre:
«Non! Non! Non!» et l’appel de son frère visitant la Chênaie; «Féli! où
es-tu?».



UNE AUXILIATRICE DE LACORDAIRE: ANNA MOËS


L’histoire, celle qu’écrivent les historiens profanes, rappelle ces
canevas où des petites filles brodent gauchement les premiers points
d’une tapisserie. Ils marquent les lignes extérieures des faits
palpables; la merveilleuse trame des Causes fuit sous leurs doigts. Sans
doute, des obscurités inaccessibles leur dérobent la plus vaste part du
mystère humain; nous ne saurons qu’au Jugement universel _le tout_ de
l’histoire. Mais on voudrait sentir chez les narrateurs d’événements
connus une humilité tremblante vis-à-vis de cet Inconnu, l’adoration de
l’invisible Main qui pousse, à travers l’imprévu des conjonctures, dans
la gloire ou les catastrophes, les hommes, les groupes d’hommes et les
peuples. La révélation des principes et des effets, leur concentrique
intelligence, les Élus la voient, d’un coup d’œil, dans l’unité de la
lumière, comme peinte sur la rose d’un vitrail. En attendant, voici un
épisode, entre mille autres, qui nous laisse suivre, au fond d’un
clair-obscur miraculeux, un fil ténu des divines concordances.

Tout le monde sait qu’au lendemain de la Révolution, jusqu’en 1840,
l’Ordre dominicain subit une phase de lamentable délabrement: «En
France, en Allemagne, en Belgique, en Irlande, plus un seul couvent
régulier... Il y en avait bien quelques-uns à travers l’Italie, mais en
quel état! La vie religieuse y était éteinte... Ils ne gardaient même
plus les observances essentielles. Seules, les provinces d’Espagne
pouvaient prétendre à sauver l’héritage de saint Dominique; encore
s’étaient-elles soustraites à l’obédience du maître général. La
révolution de 1835 allait d’ailleurs... saccager tous leurs couvents, à
l’exception d’un seul[20].»

  [20] R. P. BERNADOT, O. P.: «_L’action surnaturelle dans la
    restauration dominicaine au XIXe siècle: La Mère Claire Moës_». Je
    m’appuie, pour cette étude (qui a paru dans _La Vie spirituelle_)
    sur cet excellent opuscule, et j’utilise la biographie d’Anna Moës
    adaptée de l’allemand, d’après l’ouvrage de l’abbé Barthel: _La Mère
    Marie-Dominique-Claire de la Sainte-Croix_ (Couvent des
    Dominicaines, à Limpertsberg, Luxembourg, 1910).

Or, la restauration, on peut dire la résurrection de l’Ordre se fit avec
une vigueur qui déconcerta les obstacles: le 9 avril 1839, Lacordaire
recevait, à Rome, l’habit des novices; soixante ans plus tard, les
Frères Prêcheurs occupaient, dans l’univers, quatre cents couvents. Le
grand point, pour Lacordaire et son coopérateur admirable, le P. Jandel,
fut de rétablir les Dominicains dans la primitive observance, selon la
règle du moyen âge. Les jeûnes, l’office de nuit, l’austérité
conventuelle, la dure superposition d’une vie apostolique et d’une vie
claustrale, ils ne se firent grâce de rien. Ce qui veut être chrétien ne
peut l’être sans héroïsme. Ils le savaient; mais, pour soutenir ce
paradoxe d’énergie magnanime, ils eurent à ployer leur vouloir insoumis
et, ensuite, à retremper chez leurs disciples une tradition d’ascétisme
presque perdue.

Dans ce labeur, en apparence surhumain, l’Aide infaillible leur réserva
une très humble auxiliatrice, d’autant plus puissante qu’elle était
toute faiblesse, une pauvre fille lointaine, ignorant qu’ils existaient;
comme ils ont, jusqu’à la fin, ignoré son existence. Sa mission était de
pâtir et de mériter à seule fin que pût renaître la famille dominicaine;
et, avec chaque étape insigne de ce relèvement coïncidait, au fond de
ses souffrances ou de ses extases, quelque signe prodigieux.

Anna Moës, sœur Dominique-Claire de la Sainte-Croix, reste, maintenant
encore, un nom à peine connu. Elle a été, cependant, une des plus
extraordinaires mystiques du dernier siècle. Mais ce n’est point à cause
de sa singularité que je voudrais, ici, la désigner à la vénération de
ceux qui désirent le contact des saints. Rechercher, dans l’ordre
religieux, l’étrange pour l’étrange, c’est une faiblesse de dilettante
curieux, comme le fut Huysmans, même après sa conversion. En approchant
d’une âme telle qu’Anna Moës, une tout autre pensée nous incline: nous
sentons notre indignité accablante; mais, par cette vie extatique, nous
atteignons les mondes sublimes où la bienheureuse fut admise, presque de
plain-pied, dès ici-bas. Nos yeux, trop imbus de ténèbres, s’épurent et
se consolent dans les blancheurs qui ont touché son visage.

Seulement, pour voir à travers elle un peu de ce qu’elle vit, il faut se
soumettre aux possibilités du mystère, répudier le vieil homme, les
préjugés scientistes, la peur du surnaturel, et ne plus hocher une tête
dédaigneuse ou méfiante quand résonnent les mots: _miracle_ ou
_mystique_. Je connais des croyants qui ont lu, dans leur enfance, les
récits des Saintes Écritures; ils admettent que, parfois, au long d’un
passé proche de la légende, des anges aient apparu à des hommes
exceptionnels, à Jacob, à Tobie, à Saint Joseph. Mais, si on ose leur
raconter d’une petite fille de notre temps qu’elle eut, dès son baptême,
la présence lucide de son ange gardien, qu’elle reçut par son entremise
des intuitions transcendantes, leur premier mouvement sera un recul de
scepticisme, non un sursaut de ferveur joyeuse. Cette personne,
lorsqu’elle s’avoua, plus tard, comblée de privilèges exorbitants, ne
fut-elle pas dupe d’une rétrospective autosuggestion? Et puis, les
mystiques, les femmes surtout, peut-on croire ce qu’elles ont cru
sentir, entendre et contempler?

«Mystique», dans des milieux où l’on prétend avoir la foi, équivaut à:
exalté, morbide, follement crédule. La note de mysticisme est dangereuse
pour ceux et celles qui en sont frappés. Il y a, c’est trop évident, une
zone à maintenir entre le vrai et le faux mysticisme, entre les visions
réelles et les imaginaires[21]. Le surnaturel a, d’ailleurs, pour se
manifester, bien d’autres moyens que les visions. On n’en affecte pas
moins de confondre avec les visionnaires les mystiques; et on
qualifierait sans peine d’halluciné quiconque rencontre Dieu
familièrement dans l’intimité du cœur ou dans des signes tangibles.

  [21] Les théologiens l’ont nettement définie (ainsi, le cardinal Bona,
    dans son traité _De discretione spirituum_). En fait, l’Église
    n’impose à notre créance aucune révélation privée. Mais, quand un
    homme ou une femme ont vécu une vie de sainteté authentique et
    éminente, il n’est pas admissible que leurs visions aient été
    constamment illusoires, ou mal interprétées par eux. Ne l’oublions
    pas, au reste: dans la langue exacte de la théologie, une âme
    _mystique_, c’est une âme élevée à l’état d’union intérieure, sans
    qu’elle ait nécessairement des révélations.

Et pourtant, devraient se dire ces croyants incrédules, s’il existe des
Anges, des Saints, une Vierge Marie, un Christ ressuscité, et, au centre
d’une gloire sans limites, Trois Personnes éternellement agissantes, les
suppose-t-on claquemurés en leur Paradis, absents des choses qui se
passent dans le royaume de l’Homme, image de Celui qui _est_? La Lumière
veut illuminer, la gloire se dilate, l’Amour se donne; et comment des
vestiges n’attesteraient-ils pas ces visites de la Béatitude à notre
misère, de la Justice à notre iniquité? Ce n’est point la faute de la
Splendeur cachée si notre condition pécheresse lui résiste, si les
Puissances d’en bas nous tirent à elles de tout leur poids. Chaque homme
vient en ce monde avec la clarté du Verbe; et certaines créatures, élues
selon des fins nécessaires, sont envahies, en naissant, par de célestes
prédilections; l’intégrité des dons est restituée, en leur âme, autant
qu’elle peut l’être, au genre humain; elles ressuscitent une part du
premier Paradis, de cet état où l’Image de Dieu parlait à Dieu, comme un
fils parle à son père, étant constituée «peu au-dessous des Anges», dit
le Psalmiste dans ce Psaume VIII qui articule, sur les privilèges des
Saints, d’ingénues et magnifiques vérités: «De la bouche des petits
enfants qui tètent tu as tiré la louange, parfaite, et cela, à cause de
tes ennemis...»

Les Saints ne sont pas des anormaux. L’anormal, c’est l’homme enfoncé
dans l’illusion des appétits, caricature bestialisée de la race divine
qu’eux seuls rétablissent près de l’originelle perfection; et leurs
souffrances, en partie volontaires, ne sont qu’une conformité aux
douleurs glorieuses d’une Rédemption qui, par eux, développe sa
plénitude.

Si on met en doute le miracle de cette renaissance paradisiaque, on ne
peut rien comprendre à une vie tissue de prodiges, comme celle d’Anna
Moës.

                   *       *       *       *       *

Elle était née en 1832, à Bous, village riverain de la Moselle, dans ce
catholique Duché de Luxembourg dont les Dominicains, puis les Jésuites,
avaient fait un bastion contre l’hérésie. Son père était un instituteur,
sa mère, une femme de piété simple, semblable à d’autres du pays.
Vingt-quatre heures après sa naissance, Anna fut baptisée; mais ce
baptême s’accompagna de circonstances intérieures que sa mémoire
transcrivit extraordinairement:

«Éclairée, dit-elle, par une lumière surnaturelle, j’acquis aussitôt le
plein usage de ma raison. Cette lumière, qui formait trois rayons
quoique n’étant qu’une lumière, fit connaître clairement à mon âme le
Dieu un et trine, Créateur, Rédempteur et Sanctificateur, mon attitude
en face de lui en tant que créature et les dons qu’il me faisait par le
Saint Baptême. En même temps, Dieu me fit connaître la vocation de ma
vie entière: ma mission au sujet de l’Ordre de Saint Dominique et de la
fondation d’un couvent de religieuses contemplatives selon l’esprit du
Saint Patriarche. Le Seigneur m’annonçait qu’il me demanderait des
prières et des souffrances continuelles en vue de ce but et me
laisserait en proie aux persécutions des hommes et des esprits
infernaux. Saint Dominique et Sainte Catherine de Sienne, accompagnés
d’une foule de Bienheureux de l’Ordre, assistaient à la cérémonie[22].»

  [22] Extrait des comptes rendus de conscience écrits par Sœur Claire
    selon la volonté de son directeur, et classés par ordre
    chronologique.

Dans le récit d’un fait humainement invraisemblable Anna ne laisse
vibrer aucune emphase; son humilité ni ne s’étonne, ni ne s’embarrasse.
Elle relate ce qui advint, comme la Moselle, entre ses rives, répète,
sous son miroir tranquille, les vignes de ses coteaux. En dépit des
commotions qui la heurtèrent au dedans et au dehors, jamais elle ne
semble s’être départie de ce calme robuste et d’une simplicité presque
impersonnelle. Il ne faudrait pas chercher en ses paroles les violences
fulgurantes d’une Angèle de Foligno, les hauteurs d’une Sainte Thérèse.
Sa précocité surnaturelle n’admet qu’une explication, l’influx d’une
force sanctificatrice qui dénouait dans l’enfant nouveau-né les facultés
supérieures d’une intelligence hâtive.

A six semaines, se souvenait-elle, déjà elle pouvait répondre à son Ange
gardien, si elle ne parlait pas encore aux hommes. Dès l’Avent de 1832,
selon l’impulsion de l’Ange, elle faisait pénitence, trois jours par
semaine, refusant le sein et se privant de sommeil le mercredi, le
vendredi et le samedi. On lui disait qu’elle était mignonne; elle ouvrit
la bouche pour articuler: «Admirez Jésus, seule et vraie Beauté.» Elle
l’adjura de la rendre laide, et un mal, dont elle fut longtemps
défigurée, lui tomba sur les yeux. Mais la compagnie des Anges la
consolait de ses souffrances: elle voyait souvent un Ange sous
l’apparence d’un enfant de cinq ans, «à l’air doux et triste, la tête un
peu inclinée, les mains croisées sur sa poitrine.» Il l’appelait sa
petite sœur, la prenait par la main, l’emmenait dans des prairies où
jouaient avec elle d’autres Esprits bienheureux, et dans une mystérieuse
école, pour apprendre à lire sur une ardoise d’or.

Son obéissance aux Anges, loin de la réduire à une béatifique
domesticité, augmentait sa conscience d’être libre:

«Dieu, écrivait-elle, me laissait libre d’être bonne ou mauvaise. Il
permettait souvent que je fusse assaillie de tentations de toutes
sortes; à côté de cela venaient les inspirations intérieures et les
secours des anges pour m’encourager à aimer le bien et à fuir le mal;
_mais toujours je sentais ce pouvoir de choisir entre les deux voies_.»

A quatre ans, elle demanda que ses souffrances fussent aggravées, et son
corps se couvrit de pustules, d’abcès, devint un objet de répulsion. Sa
mère, comme honteuse d’elle, l’abandonnait souvent, dans un coin sombre
de la maison, à la tendresse de l’ange qui la visitait.

Il lui apprit, à cinq ans, l’usage de l’oraison mentale. Seulement elle
eut une peine extrême «à se mettre dans l’intelligence la notion d’un
pur esprit». Quand elle sut que le Christ avait porté une couronne
d’épines, elle voulut s’en tresser une, alla dans l’église la montrer au
Seigneur en croix pour qu’il vît «si elle était bien». Et, la nuit, elle
se l’enfonçait autour des tempes. Trois heures de sommeil lui
suffisaient: «Ce sommeil si court, disait-elle, rafraîchissait mon
esprit et mon corps d’une façon merveilleuse, comme si j’avais reposé
une nuit entière.»

A six ans, elle prononça le vœu de virginité perpétuelle, de même que
Sainte Rose de Lima l’avait fait en sa cinquième année, et Sainte
Catherine de Sienne, à sept ans.

Vers la fin d’octobre 1840, ses maux d’yeux s’étant atténués, son père
la prit dans son école; elle savait déjà tant de choses, on ne
comprenait pas comment, qu’il la chargea d’instruire et de garder une
partie de ses petites compagnes. Un des signes propres de sa mission
devait être d’unir incessamment une vie d’action extérieure à une vie
extatique. Par là, elle configurait dans son idéal l’Ordre dominicain
dont «aucun mortel, jusqu’alors, ne lui avait parlé». C’était pourtant
aux fins de son avenir qu’elle jeûnait, veillait, se flagellait. Et,
justement, durant ces années-là, après de terribles conflits intimes où
«son âme tombait sous lui, comme un cavalier sous son cheval»,
Lacordaire décida cette chose inouïe: refaire au XIXe siècle ce qu’avait
créé, au XIIIe, Saint Dominique. L’impiété des temps allait fléchir
devant sa fougue de conquête, l’Église servit ses desseins. Pour sa
victoire, qui défia toutes les prévisions, un élément de force
incalculable fut la pénitence d’Anna, spécialisée à cet effet, toute la
somme des austérités qu’elle insérait dans les douleurs omnipotentes de
la Passion.

Elle cessa bientôt d’aider son père à l’école; mais elle s’occupait du
ménage ou travaillait aux champs depuis l’aube jusqu’au soir et n’en
continuait pas moins des jeûnes rigoureux: les jours où la voix
intérieure lui interdisait de se nourrir, si elle désobéissait, des
souffrances pires que celles de la faim la corrigeaient. «Je veux que tu
sois forte uniquement par ma grâce», commandait la voix.

Un tel régime n’ôtait rien à sa vigueur paisible. Le P. Engler, jésuite,
son cousin, qui l’avait longtemps fréquentée, attestait de son
caractère: «Anna est une vraie virago, portant une âme virile dans un
corps de femme, _bien plus personne de tête que de sentiment_. Elle est
d’humeur tranquille, égale, plutôt joyeuse.»

Elle s’évertuait à cacher ses extases, et une jeune fille dont elle fit
ensuite la première associée de sa vie religieuse, Anna Engels, la
représente à l’église, «très simplement, presque pauvrement vêtue,
debout près d’un confessionnal comme si elle eût craint de prendre la
place d’une autre personne dans un banc ou sur une chaise... Jamais elle
ne me révéla rien de son intérieur qui pût donner une haute opinion
d’elle.»

Cependant, elle demeurait avertie des répercussions immenses qu’obtenait
sa vie obscure. Le jour de la fête du Sacré-Cœur, en 1849, elle sut
qu’un événement considérable, avec son aide, se préparait pour l’Ordre
dominicain; et, le jour de Noël 1850, il lui fut révélé que cet
événement était accompli, mais elle en ignora les conjonctures. Or, le
pape Pie IX, «passant par-dessus les pouvoirs du Chapitre général»,
venait de nommer, le 1er octobre 1850, vicaire général de l’Ordre, le
Père Jandel, prieur du couvent de Nancy. Lacordaire déclara cette
nomination «miraculeuse», personne ne s’y attendait; on peut dire
qu’elle allait être le salut de l’Ordre revivifié. Les hommes
prédestinés sont irremplaçables. Il fallait un Supérieur comme le Père
Jandel, un saint et un prudent, un homme d’un zèle tenace, positif à la
manière des grands mystiques, pour imposer partout la règle primitive,
la faire durer, ranimer, avec l’esprit de renoncement, la volonté
d’expansion, l’ardeur de savoir, la confiance de l’amour triomphant.

Quelles allégresses spirituelles concentre une pareille œuvre, et aussi
quelles contradictions des puissances mauvaises, quelle résistance des
orgueils, des sensualités, des paresses elle dut abattre, nous en
suivons l’image réflexe dans les illuminations et les souffrances d’Anna
Moës.

Le 20 janvier de cette année 1850, étant à la Messe, au moment de la
communion, elle vit Jésus, en présence de la Vierge Immaculée, de Saint
Dominique et de Sainte Catherine de Sienne, s’approcher d’elle, et lui
passer au doigt l’anneau des épousailles éternelles. Cet anneau était
d’or, avec des gemmes translucides où elle apercevait, perceptible à ses
yeux surnaturalisés, le visage vrai de son âme.

Le même jour, elle reçut de Dieu un ordre écrasant, celui de fonder à
Luxembourg un couvent de Dominicaines où seraient en pratique toutes les
disciplines de la vieille observance:

«Les Sœurs imiteront fidèlement la vie cachée du Sauveur à Nazareth.
Elles pourvoiront autant que possible à leur subsistance par le travail
manuel. Leur monastère et leur façon de vivre seront très simples, leur
vêtement pauvre et d’étoffe commune. Elles garderont les jeûnes et
l’abstinence perpétuelle prescrite dans le grand Ordre. L’Office divin
se fera aussi solennellement que possible; les Matines auront lieu à
minuit. La clôture et le silence seront strictement observés... Les
sœurs s’exerceront, chacune selon sa mesure, à un complet renoncement,
et regarderont comme perdue la journée où elles n’y auraient pas fait de
progrès... Elles s’offriront chaque jour à Dieu en réparation de
l’impiété des hommes, particulièrement des persécuteurs de l’Église, et
pour obtenir à l’épouse du Christ la force et la victoire dans ses
combats.»

L’exigence divine la consterna; elle se jugeait indigne, incapable:
fonder une maison d’un Ordre qui n’existait plus dans le pays, elle,
fille de la campagne, dénuée de science, de prestige et d’argent! Elle
ne put, d’ailleurs, obéir aussitôt. Son frère, l’abbé Michel Moës, fut
nommé vicaire à Septfontaines, près de Luxembourg, et il eut besoin
d’elle pour tenir son ménage, d’autant qu’il logeait aussi deux de ses
frères plus jeunes. Anna se fit joyeusement sa servante. Il la traitait
d’une façon dure, ne lui laissait, dans la journée, pas un moment de
répit. Elle couchait en un réduit au-dessus de l’étable; son plus jeune
frère, dont la chambre était voisine, l’entendait, durant les oraisons
de ses veilles, se cingler le corps jusqu’au sang. Elle lavait, avant
l’aube, le plancher, pour qu’on n’y surprît aucun vestige de ses
flagellations.

Deux ans plus tard, l’abbé Moës mourut d’une maladie soudaine; Anna eut
la vision de son Purgatoire, et, afin de l’abréger, en assuma une part
effrayante. L’expérience de ces tourments lui permit de consigner une
admonition salutaire et profonde:

«Les souffrances d’une personne dont l’âme est unie au corps ne peuvent
en aucune façon équivaloir aux souffrances des âmes séparées. Ici-bas,
une seule douleur très forte affecte tellement le corps entier, qu’au
cas où une douleur plus faible vient s’y ajouter, elle est en quelque
sorte absorbée. Mais, dans ces souffrances de l’autre monde, on sent
tout à la fois avec une telle intensité qu’on semble être, en quelque
sorte, multiplié pour être plus accessible à la douleur.»

Elle n’eut pas simplement à endurer les tortures qu’appelait sur elle
son libre vouloir compatissant. Sauf le Curé d’Ars, il n’y a pas eu,
peut-être, au siècle dernier, une créature harcelée par les démons,
comme Anna Moës le fut presque jusqu’à sa mort.

Cette persécution lui avait été prédite, en 1859, le jour de la fête du
Sacré-Cœur, dans un transport où elle contempla Jésus sous sa couronne
d’épines, et le cœur lacéré de plaies. L’épreuve commença par des
tentations bizarres, qui allèrent en s’exaspérant, à mesure qu’Anna
s’enhardissait contre elles et les méprisait. La ceinture de fer qu’elle
portait autour des reins disparaissait sans qu’elle pût s’expliquer
comment. Tantôt des images obscènes la hantaient, tantôt des bêtes
hideuses fourmillaient à travers sa chambre. Si elle voulait proférer le
nom de Jésus, des doigts lui serraient la gorge, l’étranglaient. Quand
elle prenait le chemin de l’église, il lui semblait qu’une nappe d’eau
submergeait la campagne et qu’en avançant elle se noierait. Les
exorcismes rompaient pour quelques journées ces obsessions. Mais, alors,
elle était atterrée d’elle-même, sollicitée au suicide. Elle voyait sur
la table une corde, un couteau, du poison. Une fois même elle avala un
réel poison, mais le rejeta aussitôt.

Pourtant, dans les intervalles de ces supplices, des joies extatiques la
comblaient; elle recevait en son âme toutes les gloires du Christ
souffrant, les agonies de sa Passion transfigurées, et sur les suavités
ineffables de cette agonie rédemptrice une de ses confidences ouvre un
abîme de lumière:

«L’état dans lequel on se sent _fait penser à celui de nos premiers
parents en l’état d’innocence_: les trois puissances, la mémoire,
l’intelligence et la volonté, ne sont plus sous l’influence des suites
du péché originel, et peuvent s’adonner sans entraves à leur activité
supérieure.»

La compassion qui la transperçait en présence de l’Amour déchiré lui
mérita de porter même sur sa chair les signes du crucifiement. Après une
extase où elle avait senti le Sauveur ôter de son propre front la
couronne d’épines pour lui en ceindre la tête, elle vit «avec effroi»
que du sang avait coulé de son front jusqu’à ses vêtements. Le 30 mars
1860, comme elle fut portée, en esprit «sous la Croix», un rayon, aigu
comme une lance, partit du Cœur crucifié, transverbéra le sien, en fit
couler du sang et de l’eau. Lorsqu’elle reprit ses sens, elle avait «une
fièvre dévorante» et «le sang avait percé jusqu’à sa robe».

«Le 6 avril, le Vendredi Saint, explique-t-elle, ayant suivi le Sauveur
jusqu’au Calvaire dans une grande et ardente compassion, au moment où le
doux Agneau fut attaché à la croix, une vertu mystérieuse sortit de lui
pour dilater les puissances de mon âme et de mon corps. Une vive lumière
me jeta par terre, m’étendit sur une croix mystique, et aussitôt des
rayons lumineux, sortant des plaies du Sauveur comme des clous énormes,
vinrent percer mes mains et mes pieds. La douleur fut telle que jamais
je n’en avais éprouvé de pareilles dans mes extases. Le sang coula
abondamment. Revenue à moi, j’eus beaucoup de chagrin de constater les
plaies visibles sur mes mains. Je n’en parlai à personne et dissimulai
mon état aux yeux de tous.»

Bien d’autres mystiques, et surtout des femmes, ont eu ce poignant
privilège de la Compassion empreinte par des stigmates. Mais, chez Anna,
ces phénomènes coïncidèrent avec une autre révélation: le lendemain,
jour de Pâques, l’ordre lui fut réitéré de fonder un couvent
_dominicain_ et le Christ lui désignait même la maison où elle devait,
avec Anna Engels, se retirer.

Elle consulta des religieux; son projet paraissait extravagant, ils y
mirent obstacle. L’un voulait faire entrer Anna Moës chez les
Franciscaines garde-malades, un autre dans un Carmel. Elle vainquit la
résistance de son directeur, le P. Romi, en lui signalant un épisode de
sa vie intérieure qu’elle ne pouvait, jugea-t-il, connaître d’une
connaissance naturelle[23].

  [23] Il avait éprouvé, dans son couvent, un petit froissement
    d’amour-propre. Elle lui dit: «Tel jour, à telle heure, vous avez eu
    cette pensée.»

Il obtint de deux vieilles filles, pour les servantes de Dieu, un gîte
aussi pauvre que «l’étable de Bethléem».

C’était une petite ferme délabrée, proche de Luxembourg, au
Limpertsberg, «si triste et malpropre, raconte Anna, qu’elle nous fit
l’effet d’un repaire de brigands. Au moyen d’une échelle on arrivait à
un grenier dont le plancher était tellement troué qu’on risquait, à
chaque pas, de tomber dans la pièce du rez-de-chaussée. Le toit était si
mauvais que la pluie et la neige y entraient librement...»

Un jardin attenait à cette masure; mais comment, pour le cultiver,
acheter les semences? Anna Moës et Anna Engels eurent l’idée d’aller
dans les immondices ramasser des chiffons et de les vendre. Elles firent
transporter quelques meubles, hérités de l’abbé Moës, dans le logis
qu’elles n’eussent pas échangé contre un palais, et, le 22 mars 1861,
elles y passèrent la première nuit. Une tempête affreuse faillit
renverser le toit. Anna Moës, priant jusqu’au matin, s’en aperçut à
peine, et Anna Engels dormit dans une paix délicieuse.

Dès le lendemain, elles suivirent la règle conventuelle que leur avait
tracée le P. Romi. Mlle Moës avait pris le nom de Sœur Claire, et Mlle
Engels, celui de Sœur Josepha. Elles se levaient à minuit pour les
Matines, se recouchaient un court moment, puis se rendaient à la Messe,
fort loin, en pleine nuit noire, dans la chapelle des Rédemptoristes.
Par les temps mauvais elles arrivaient trempées, restaient des heures à
l’église. Au retour, des travaux manuels coupaient les offices. A midi,
elles mangeaient, agenouillées devant un maigre feu, des pommes de terre
cuites à l’eau. Parfois elles n’avaient ni pommes de terre ni pain, et
travaillaient jusqu’au soir sans autre nourriture que l’Hostie.

Bientôt, quelques pieuses femmes se joignirent à elles. Le noyau d’une
communauté régulière se constitua. Les Rédemptoristes confièrent aux
Sœurs le soin du linge de la sacristie. Leur dénûment s’atténua, mais
les souffrances extatiques ou démoniaques de Sœur Claire persistaient;
dans la vie commune, elle ne pouvait plus les cacher.

La première fois que Sœur Josepha fut témoin d’une extase de la
Passion--c’était un Vendredi de Carême, en 1861,--elles disaient
ensemble les petites Heures de l’office de la Sainte Vierge. Tout d’un
coup, entendant Sœur Claire s’arrêter, Sœur Josepha lève les yeux,
aperçoit du sang qui tachait le bonnet de sa compagne et coulait en
grosses gouttes sur son front. Sœur Claire, chancelante, se retire dans
sa cellule, et Sœur Josepha l’y trouve «étendue sur son lit, les mains
jointes, le bouche entr’ouverte et comme desséchée, les yeux et les
tempes enfoncés, pâle et raide comme une morte.» A onze heures du matin,
elle sortit de cette extase, mais faible, hors d’état de se soutenir,
brûlée d’une soif horrible. Ses cheveux étaient imbibés de sang, les
plaies des mains et des pieds étaient énormes, celles des pieds plus
grandes que celles des mains.

Une autre Sœur, plus tard, a décrit, en des termes minutieux, les
stigmates des mains:

«Ils étaient ronds, un peu allongés du côté des doigts, rouges et
remplis de sang caillé, d’environ un à deux centimètres de diamètre. On
voyait dans le milieu de la main un tout petit creux, et, du côté
opposé, une petite proéminence, comme si un clou avait été enfoncé du
dedans au dehors.»

Le plus étrange peut-être en ces ravissements, c’était de les voir
interrompus soudain; elle reprenait une façon de vivre normale, parlait,
répondait comme si rien ne se fût passé, puis retombait subitement dans
sa vision, défigurée, les yeux fixes, se tordant les mains, râlante,
agonisante, parfois les bras étendus et soutenue dans le vide. Elle eut
des extases purement joyeuses, celle entre autres d’un matin de Pâques
où, vers trois heures, elle se leva, courut sonner à toute volée la
petite cloche du Couvent; elle criait: «Jésus est ressuscité, alleluia!»
et ne sortit de son transport qu’en reconnaissant, autour d’elle, le
cercle des Sœurs effarées. Le plus souvent, ses élévations étaient
crucifiantes. Elle ne retenait point, comme Catherine Emmerich, pour les
transcrire en tableaux, les circonstances de la Passion. Elle entrait,
avec Angèle de Foligno, dans l’intime des blessures de l’Homme-Dieu, les
prenait en son être autant et plus que son humanité le tolérait.

«Car, avoue-t-elle, il m’est impossible de décrire ce que je souffre, et
je serais incapable de l’endurer, si Dieu ne me mettait dans l’état
surnaturel de l’extase. Le Sauveur _m’unit en quelque sorte à sa nature
divine_, dans la mesure où Il veut que je prenne part à ses
souffrances... Les douleurs physiques sont si fortes que je ne puis les
comparer à aucune souffrance naturelle. Ces plaies produisent une
sensation très particulièrement aiguë, _mais qui n’excite dans l’âme
aucun désir d’en être délivrée ou seulement soulagée_... Il est
nécessaire pour cela que le corps soit entraîné par l’âme dans un état
supérieur et surnaturel qui le recrée et le transforme en quelque
sorte... L’âme, de son côté, voyant la docilité et l’amour avec lesquels
le corps assume ces dures souffrances, se trouve encouragée à le
soutenir, et d’autant plus qu’elle constate que le corps ne lui fait
plus d’obstacle pour sa vie supérieure et surnaturelle.»

D’autre part, les Esprits malfaisants se relayaient à la tourmenter. Ils
la frappaient, la traînaient à travers sa cellule, essayaient de
l’étouffer sous la paillasse de son lit. Une des sœurs l’en retira, un
matin, à demi morte. Pendant ses jeûnes, une faim atroce la rongeait; il
lui semblait «qu’un troupeau de moutons n’aurait pas suffi à la
rassasier». Et cette faim n’avait rien d’une faim «naturelle qui,
soufferte pour Dieu et son Église, accroissait, au contraire, en elle,
la charité et l’amour de la pénitence». Dans l’église, elle voyait une
cohorte de démons, tendant des glaives de flamme, faire la haie depuis
la porte jusqu’à la table de la communion. Des violences même physiques
assaillaient sa chasteté. Excédée, proche du désespoir, croyant sa
damnation certaine, elle n’apercevait qu’une délivrance: fuir n’importe
où.

Un jour, elle s’enfuit réellement, courut à la gare et prit un billet
pour Trèves. A peine arrivée en cette ville, après avoir pu communier
dans la cathédrale, elle sentit qu’une force surhumaine l’enlevait à
travers l’espace. Elle fut transportée, en France et en Allemagne, au
milieu d’assemblées lucifériennes et contrainte d’assister à des
abominations. Les démons la martyrisèrent, la jetèrent, mourante
d’horreur et de faim, parmi les arbres d’une forêt sans route. Là, elle
perçut dans l’air un bruissement et une clarté qui croissait. La Vierge
Marie, avec des Anges, descendait la délivrer. Elle lui fit boire un
breuvage qui la ranima, et l’emmena «en planant au-dessus des villes,
des villages, des fleuves et des bois, jusqu’à un petit bourg situé sur
une montagne... Les portes de l’église s’ouvrirent d’elles-mêmes, et je
fus déposée dans une chapelle à gauche où se trouvait une belle statue
de la Mère des Douleurs.» En sortant, elle apprit, à l’auberge voisine,
que cette chapelle était un lieu de pèlerinage, dédié à Saint Eberhard,
dans le diocèse de Trèves, et elle regagna son couvent où ses compagnes
se désespéraient.

A ces tentations exorbitantes s’adjoignait, pour elle, la tristesse de
l’impiété d’un siècle qu’elle _voyait_ très misérable. Cet événement eut
lieu du 6 au 8 décembre 1877. Trois ans auparavant, elle avait eu la
vision du Christ justicier proférant d’une voix semblable au tonnerre:
«O monde, monde aveuglé, pourquoi me persécutes-tu? Que t’ai-je donc
fait?» Mais la Mère de Dieu adjurait son Fils d’avoir encore pitié; elle
Lui présentait Sœur Claire comme expiatrice; et le poids des péchés du
monde tomba sur la victime, avec une angoisse et des remords indicibles.

Auprès de tribulations pareilles comptaient peu les opprobres venus des
hommes; on se doute qu’ils ne lui furent pas épargnés. Elle avait fait
demander, en 1863, à l’évêque de Luxembourg, son approbation pour la
petite communauté; prévenu contre elle, il refusa net, et même voulait
exiger la dispersion des sœurs; elles obtinrent cependant de rester
ensemble pour cultiver la ferme, mais sans oratoire, sans habit
religieux, sans pouvoir admettre aucune des vingt postulantes qui
voulaient s’associer à elles.

La soumission de Sœur Claire fut totale et admirable: «Mon âme,
remarquait-elle, a un besoin naturel d’être méprisée et humiliée de
temps en temps... Parfois je suis étonnée d’entendre dire que les mépris
blessent et offensent profondément. Cela me paraît incompatible avec le
véritable amour de Dieu... O un mépris, un seul mépris, que de grandes
choses il peut valoir devant Dieu!... _Je n’ai pas d’ennemis_, car tous
ceux qui nous calomnient et nous persécutent sont nos meilleurs amis.»

Pourtant, le Tiers-Ordre de Saint Dominique commençait à se propager
dans le Grand-Duché de Luxembourg. Sœur Claire et les autres Sœurs y
furent admises. C’était une étape vers la fondation du monastère
régulier. D’inintelligentes hostilités la retardaient. Une fausse
extatique s’était introduite auprès de Sœur Claire; l’évêque les
condamna toutes deux, interdit aux prêtres qui les dirigeaient d’avoir
désormais aucun rapport avec elles. Sœur Claire se vit délaissée,
méprisée comme une visionnaire «maladive et dangereuse». Elle n’aurait,
par instants, souhaité qu’une chose: être libérée de sa mission, ne plus
approcher de Dieu par des chemins extraordinaires. Mais la Voix
inflexible lui intimait d’obéir en tout: «Je veux achever en toi ce que
j’ai commencé, tu n’as pas la possibilité d’échapper à ma puissance.» Le
même Esprit, qui lui commandait de souffrir, l’armait d’une force
supérieure à toutes les lassitudes.

En 1869, et pendant les six années qui suivirent, elle satisfit aux
nécessités réparatrices en jeûnant tout le Carême un jeûne absolu,
n’étant sustentée que d’un seul aliment: de la communion quotidienne. Et
son corps se pliait à cette abstinence. Elle ne dormait qu’une heure par
nuit.

Des périodes de paix radieuse surpayaient ses désolations. Elle
atteignait une telle profondeur «d’union transformante» que, parfois, la
présence sensible du Christ se substituait en elle au sentiment de sa
propre vie:

«Dès que j’eus reçu la Communion--ceci se passait en 1876, le jour de la
fête du Sacré-Cœur,--je perçus que mon cœur était mystérieusement
transformé en celui de mon Bien-Aimé. Les espèces du pain disparurent,
et je sentis en moi le Cœur vivant de mon adoré Rédempteur qui enveloppa
totalement mon cœur et le liquéfia, de façon que je dus me dire: «Ton
cœur n’existe plus; à sa place se trouve celui de ton Époux bien-aimé.»

Humainement, des assistances imprévues, celle d’un oncle prêtre qui
revint des États-Unis, celle du P. Rouard de Card, vicaire général des
Frères-Prêcheurs, avaient soulagé l’excessive indigence du Couvent et
redressé, à l’égard de Sœur Claire, l’opinion publique. Les Sœurs
avaient maintenant un petit oratoire; en 1873, il leur fut permis de
faire, là, profession. Elles étaient dominicaines, mais sans l’habit.
L’évêque de Luxembourg mourut; son successeur, Mgr Koppes, autrement
disposé, fit examiner par des théologiens les révélations de Sœur
Claire. Ils répondirent à l’unanimité: «Sœur Claire n’a pu être trompée
par le Démon et tout ce qu’elle se propose est louable.»

La Volonté du Christ lui désigna, pour y établir le monastère des
dominicaines, une vallée du Luxembourg belge, Clairefontaine, ainsi
appelée parce que Saint Bernard, dit-on, accompagnant le Pape Eugène III
de Reims à Trèves, fit halte en ce lieu et bénit une source dont l’eau
reçut une vertu de guérison. Des châtelains du pays donnèrent l’argent
que Sœur Claire n’avait pas, afin qu’on pût construire une chapelle et
des bâtiments. Sœur Claire, seule religieuse de chœur depuis qu’étaient
mortes Sœur Josepha et Sœur Johanna, aidée de quelques converses,
disposa tout dans leur nouvelle demeure, avec un enthousiasme de joie
qu’atteste cette parole d’une de ses lettres:

«Pour faire la volonté de Dieu, j’affronterais le glaive et le feu. Je
sens en moi une telle force surnaturelle qu’il me semble que rien ne
pourra m’ébranler. Qu’un monde nouveau et un enfer nouveau surgissent et
se conjurent pour m’exterminer, je ne broncherai pas.»

Le 30 avril 1882, en la fête de Sainte Catherine de Sienne, fut célébrée
la cérémonie de sa vêture, où, selon le rite de l’Ordre, l’officiant
présente aux novices deux couronnes, une de fleurs et une d’épines.
Devant celle-ci, Claire Moës n’était point une novice. La couronne
qu’elle avait, en secret, choisie dès son enfance, elle la prenait
liturgiquement; de même que la consécration de l’Ordre dominicain au
Sacré-Cœur, accomplie, depuis des années, dans le désir de la Voyante,
avait été visiblement réalisée par le Père Jandel, peu avant sa mort, en
1872.

Mais Sœur Claire ne demandait à Dieu que de souffrir jusqu’à la fin.
Elle voulait les dérisions et les injures comme son seul manteau de
gloire. Le fiel ne manqua jamais dans son calice. En 1884, il y eut, à
travers les rues de Luxembourg, au temps du carnaval, un défilé
sacrilège; Sœur Claire, en effigie, fut bafouée, déshonorée avec les
prêtres qui la dirigeaient. Deux ans plus tard, au moment d’une grève,
les ouvriers d’Arlon allèrent manifester devant le monastère de
Clairefontaine; on insulta les religieuses, on lança des pierres contre
leur porte; une hache envoyée par-dessus le mur de la clôture alla
s’enfoncer dans le plancher d’une cellule. Les Sœurs décidèrent de
revenir à Luxembourg, au Limpertsberg, et c’est là que fut édifié leur
couvent actuel. L’ampleur des constructions, proportionnée à l’affluence
des postulantes, fait songer au grain de senevé devenu un grand arbre.

Sœur Claire, élue prieure, se manifesta aussi apte au gouvernement
temporel qu’à la direction ascétique. Ses maximes portaient le sceau
d’un bon sens que les inspirations divines avaient confirmé dans sa
rectitude:

«Les austérités, disait-elle, doivent être pratiquées avec un esprit
vrai d’humilité et de renoncement; sans cela elles sont vides de mérites
et peuvent devenir une abomination aux yeux de Dieu... Mieux vaut faire
peu avec suite et allégresse que de se charger de fardeaux qu’il faut
déposer presque aussitôt.

«L’obéissance extérieure, sans la soumission de la Volonté et du
jugement, est comme l’enveloppe d’une noix sans son fruit.»

«La vraie liberté consiste dans l’obéissance.»

Pour prévenir les zizanies, les aigreurs médisantes, les vanités
stériles, elle avait imposé une règle: quand deux religieuses, pendant
la récréation, s’entretenaient, il leur était interdit de parler d’une
troisième, ni de se décerner l’une à l’autre des louanges. Elle exigeait
des Sœurs l’obéissance absolue, mais s’humiliait devant elles, expiait
leurs fautes à leur place, voulait être la plus pauvrement vêtue.

Trois ans avant sa mort, le 29 juillet 1892, elle subit encore une crise
d’obsessions démoniaques où elle se croyait damnée, criait son
désespoir, injuriait, malgré elle, le prêtre qui l’exorcisait.
Victorieuse jusqu’au terme, elle ne connut le repos qu’après avoir
consommé l’offrande d’elle-même. Les derniers temps de son épreuve
terrestre, elle ne pouvait plus, trop faible, quitter sa cellule. Mais,
de son lit, ses yeux atteignaient le chœur de l’oratoire et l’autel.
Elle expira le 24 février 1895, sa tête inclinée en avant, comme Jésus
moribond. Sa bouche et ses yeux se fermèrent d’eux-mêmes.

Il ne semble pas que sa mort ait suscité autour de sa vie une immédiate
rumeur de vénération. J’allai à Luxembourg six mois plus tard, j’y
retournai en 1896; personne ne me parla d’elle dans le pays. Elle devait
être de ces âmes cachées qui émergent peu à peu du silence et d’une
sorte de nuit surnaturelle.

Je n’ai pu qu’abréger, à traits rudimentaires, les phases saillantes
d’une existence dont le récit intime, tracé par Anna Moës à la demande
expresse de son confesseur, tient 1,704 pages de manuscrit. Ce que j’en
ai dit suffit à dévoiler, une fois de plus, l’inévaluable pouvoir d’une
âme qui s’est donnée au Christ totalement. L’élection mystique de Sœur
Claire, ses douleurs et ses joies suréminentes témoignent quel prix Dieu
mettait à l’avenir de l’Ordre dominicain; et telles furent les
conditions de sa renaissance, telles demeurent celles de sa durée. «La
vraie dominicaine _se bâtit_ dans les souffrances», répétait Sœur
Claire. La croix de Lacordaire, dans la crypte des Carmes, la grossière
croix brune couronnée d’épines où il se faisait suspendre et flageller a
plus acquis aux Frères Prêcheurs que toutes les persuasions de son
éloquence. «Nous sommes faits, disait le Curé d’Ars, en forme de croix.»
_Se faire croix_, c’est, qu’on le veuille ou non, l’unique manière
d’être homme au sens de Dieu.



LE CATHOLICISME DE BARBEY D’AUREVILLY


Le centenaire[24] de Barbey d’Aurevilly semble une occasion de ruiner sa
légende paradoxale et d’imposer sur sa mémoire un jugement véridique en
criant la grandeur de ce qu’il fut.

  [24] D’Aurevilly est né le 2 novembre 1808.

Il prévoyait assurément l’indifférence posthume des générations. Il eut
le cœur assez haut pour en souffrir peu; sans toutefois porter le dédain
ou l’abnégation jusqu’à vouloir se faire, ainsi que Maurice de Guérin,
son ami, «une auréole d’obscurité», ni prendre à son compte le mot plus
humble de Donoso Cortès: «Je ne veux pas que mon nom résonne»; car il
aima le succès, même populaire[25]: à chacun de ses retours en
Basse-Normandie, dans ce Cotentin où les vieilles pêcheuses l’appelaient
toujours _Monsieur Jeules_, il exultait de retrouver son pays plus fier
de ce qu’il l’avait peint. Mais il ne pouvait admettre qu’un catholique
condescendît à des courbettes devant les dispensateurs de glorioles:
Hello, quémandant des articles laudatifs, l’indignait. En songeant à
Raymond Brücker, le magnanime apôtre qui, ayant beaucoup fait pour
l’Église, n’en avait rien eu, il concluait pour lui-même, loin de toute
aigreur:

  [25] «J’ai la plus belle popularité de salon, écrivait-il à Trebutien
    en 1845, au moment où il travaillait à _Une vieille maîtresse_, et
    je veux un succès grossier de cabinet de lecture.»

«Le catholicisme a cela de beau qu’il peut, sans ingratitude, se
décharger sur Dieu du soin de payer les services qu’on lui rend[26].»

  [26] _Romanciers d’hier et d’avant-hier_, p. 153.

Seulement, plus d’une fois, il se revancha par un sursaut d’orgueil des
aveuglements et des haines qu’il affrontait:

«Le bétail imbécile qui forme le monde est digne d’un tel mépris que la
plus belle pourpre qu’on puisse attacher aux épaules d’un être fier,
c’est la pourpre de la calomnie, et les plus beaux diamants dont on
puisse consteller cette pourpre, ce sont les crachats de l’insulte qu’on
ne mérite pas[27].»

  [27] _Sensations d’histoire_, p. 194.

Calomnié, il le fut et dénigré, plus encore par ceux qui devaient le
défendre que par les autres. M. de Pontmartin dépassa contre lui Zola en
âcreté de rage. Il a eu beau disparaître: ou bien, à son égard,
l’iniquité du silence se prolonge; ou on s’en tient à l’opinion qu’ont
faite ses ennemis; on lui en veut, comme s’il vivait, de deux
supériorités irrémissibles: d’avoir été un aristocrate et un catholique,
et de l’avoir été superbement, en conquérant, non en vaincu.

Son aristocratie[28], même s’il en eût renié les principes, eût offensé
des temps démagogiques exécrant d’instinct quiconque humilie, par sa
stature, l’anonyme pleutrerie des masses. Mais Barbey d’Aurevilly, loin
d’effacer son écusson sur sa porte, le relustra, et laissait éclater
dans tous ses gestes les privilèges d’un sang hautain. Bien qu’il crût
aux aristocraties _personnelles_--certaines individualités «valent des
races, parce qu’elles sont faites pour en fonder»,--il n’en croyait pas
moins que le signe le plus authentique d’une élite traditionnelle, «le
génie du Commandement», peut passer d’un ancêtre à quelques descendants
élus. Ces virtualités héréditaires, pour sa part, il les transmua en
force imaginative et en idées, les glorifia dans ses fictions.

  [28] Paul Bourget, qui fut son intime et qui l’a défini avec sa
    pénétration dans la préface du deuxième mémorandum, me livrait
    naguère (décembre 1926) ces particularités. Quinze jours avant sa
    mort, d’Aurevilly l’appela auprès de lui, rue Rousselet, et lui
    montra des papiers de famille établissant que son arrière-grand-père
    était le chevalier Barbey: «Vous attesterez, lui dit-il, que mon
    vrai nom n’est pas Barbey d’Aurevilly, que je suis le chevalier
    Barbey.» Faut-il admettre que ce Barbey fut fait chevalier, ayant
    consenti à épouser une demoiselle honorée quelques semaines des
    faveurs de Louis XV et devenue enceinte du Roi? Bourget interrogea
    un jour sur cette origine Barbey; il répondit par une boutade: «Je
    ne veux pas être le cousin du comte de Chambord, d’un prince qui ne
    sait pas monter à cheval.» Mais le duc d’Aumale, qui se croyait bien
    informé, dit au même Paul Bourget, lorsqu’il lui posa cette
    question: «Oui, Barbey est un Bourbon.»

Aussi ses goûts aristocratiques lui furent-ils imputés comme une
bravade. Il est clair que son besoin de s’en targuer trahissait
l’inquiétude d’une décadence, de même qu’avant lui, chez Saint-Simon, le
tourment des préséances et de l’étiquette. Néanmoins, il y avait là
mieux qu’une pose d’artiste et de mondain; le gentilhomme en lui se
défendait, défendait tout un monde contre la submergeante vulgarité. Ses
semblants de dandysme, son souci des nuances rares et des sentiments
absolus équivalaient à des vestiges d’indépendance féodale. Il se
permettait des élégances tranchantes, sachant trop que personne n’aurait
l’audace de les imiter, et il eut celle d’être _lui_ aussi bien dans les
dentelles de ses cravates et les tortillons de ses paraphes sanglants
que dans ses paradoxes de contre-révolutionnaire et de chrétien. Ce que
ses manières étalaient d’original et qu’on a pris pour de l’enfantillage
romantique répondait à l’esprit d’une caste qui, dépouillée de ses
distinctions, pour attester qu’elle ne voulait pas mourir, se
singularisait plus jalousement.

Ses attitudes ostentatoires prévenaient une anxiété du même ordre.
D’ailleurs, il ne dépendait guère plus de son caprice d’avoir, comme
eussent dit ses pères, le «boute-hors» aisé et avantageux, que d’être
doué d’une voix mordante et d’un œil de gerfaut. Il était de ceux qui
portent leur blason jusque dans la gouttière de leur nez. Il eût voulu
s’encanailler, ou se faire une échine docile; malgré lui, il se serait
dénoncé patricien, impérieux. Très conscient de ce qu’il valait, il
passait au milieu des hommes avec une allure de justicier, n’oubliait
pas qu’il avait eu pour aïeul un grand bailli à robe rouge, Ango,
longtemps fameux en Normandie par ses rigueurs. Sous son harnois de
journaliste, il n’abdiqua point la franchise de sa fierté: «On doit la
vérité, prononçait-il, à tous, sur tout, en tout lieu et à tout moment,
et on doit couper la main à ceux qui, l’ayant dans cette main, la
ferment.» Il sabrait les coquins et les médiocres, d’autant plus qu’il
les voyait puissants, et se plaisait à claironner les noms d’inconnus
qu’il admirait. Plus strictement qu’à Saint-Simon, il lui eût été permis
de témoigner qu’il gardait «son pucelage entier sur les bassesses»; il
mourut, ainsi qu’il se le promettait, sans avoir «quitté son gant
blanc», et put le tendre à Dieu, net au moins de tout vasselage
malpropre.

De telles façons cavalières devaient exaspérer ou le rendre
incompréhensible; une aversion, faite de peurs et de rancunes, s’est
étendue de sa personne à son œuvre.

Comment, au reste, eût-on supporté des livres qui prenaient à
rebrousse-poil les préjugés modernes? L’aristocratie elle-même, au temps
de Louis-Philippe et du Second Empire, elle que d’Aurevilly
reconnaissait étiolée par la vie de salon, «hébétée par le turf», ou
racornie, en province, au fond d’un stérile isolement, aurait-elle saisi
la beauté d’un roman, tel que le _Chevalier Destouches_, conçu à la
gloire de la Chouannerie? Aujourd’hui, plus encore, peu de lecteurs,
voire titrés, sentiraient la magnificence de cette parole que, dans
l’_Ensorcelée_, la vieille Clotte jette aux pieds de l’abbé de la
Croix-Jugan:

«Ah! vous autres seigneurs, qu’est-ce qui peut effacer en vous la marque
de votre race, et qui ne reconnaîtrait pas ce que vous étiez aux seuls
os de vos corps, quand ils seraient couchés dans la tombe?»

Ses romans sont écrits comme les Mémoires d’un homme de qualité qui
aurait traversé des aventures de guerre[29] ou d’amour, souvent
étranges, au-dessus de la vie commune, en des pays excentriques, vieux
de mœurs et d’aspects, où son âme, comme celle d’un bouvier normand
d’autrefois, se saturait de légendes et voyait spontanément le
surnaturel inséré dans les faits tangibles. Une ère de vile bourgeoisie,
s’il en fut jamais, une France peu romanesque, lasse de ses antiques
vertus guerrières, blasphémant tout ce qu’elle avait cru, pouvait-elle
en faire sa pâture?

  [29] V. dans le livre de François LAURENTIE: _sur Barbey d’Aurevilly_,
    son masque mortuaire reproduit en frontispice. C’est le visage d’un
    vieux colonel de lanciers.

D’autre part, son catholicisme lui valut des hostilités sans merci;
l’intransigeance, en critique, de ses convictions, gênait les croyants
de moyenne espèce non moins que les libres penseurs. Quand les
catholiques subissaient l’erreur du libéralisme, d’Aurevilly, avec ses
axiomes foudroyants pour la tolérance, sa fidélité à expliquer
l’histoire dans le sens absolu de l’Église et à scruter les événements
sous le flambeau de ses seules doctrines, effarait la quiétude des
compromis. Comme il ne s’embrigada dans nulle faction politique, pas
plus qu’il ne voulut être d’aucun cénacle ni d’aucune Académie, les
milieux cléricaux se méfièrent d’un si redoutable paladin. La
médiocratie, soi-disant religieuse, réprouva, plus que des maîtres
incroyants, un artiste qui, s’avérant catholique, représentait sans
fausses décences les désordres de la chair, ou ailleurs exaltait le
saint et le pauvre, ces deux épouvantails des honnêtes gens.

Et pourtant, dès ici proclamons-le, Barbey d’Aurevilly restera une des
gloires les plus solides du catholicisme intellectuel, au siècle
dernier. Ses romans ont prouvé--ce que Chateaubriand n’avait su
démontrer par l’exemple--qu’un art imbu de surnaturalisme, six cents ans
après Dante, est encore possible, et que les sources des intuitions
supérieures ne sont point fermées pour nous. En tant qu’essayiste et
philosophe catholique, moins perçant que Joseph de Maistre dans l’acuité
des aperçus, il le vaut par la décision et l’ampleur de son dogmatisme.
Il ramena toutes les modulations de ses idées à cette unique évidence
«qu’en dehors du catholicisme il n’y a rien de profond nulle part»;
postulat dont sa propre expérience vérifia l’absolue justesse; car si sa
foi ne fut pas tout son génie, son génie, hors de sa foi, n’eût été
qu’une flamme errante, dévastatrice, s’agitant au gré des partis pris et
des passions.

                   *       *       *       *       *

Ce qu’il dut à ses croyances, il le savait d’autant mieux que, sans
avoir jamais renié son patrimoine de catholicisme, jusqu’à son âge mûr
il le laissa dormir infructueusement. Ses deux premiers _Memoranda_
(1836-1838), ses poèmes de jeunesse, _Léa_, _Amaïdée_, _Ce qui ne meurt
pas_, accusent les égarements de sensibilité, la détresse d’orgueil où
ses forces eussent dépéri, s’il ne fût enfin revenu, de tout son élan,
aux tonifiantes réfections des nourritures sacramentelles.

Après une phase juvénile, celle de son droit à Caen,--il rêvait alors
«d’une vie fringante, du bruit militaire, des charges et des sonneries,
des uniformes et des aiguillettes»,--il éprouva, entre vingt-cinq et
trente ans surtout, une période d’anémie sentimentale, «de tristesse
sèche», de «sensation du néant». Le byronisme l’atteignit plus
intimement que bien d’autres, parce qu’il trouvait une séduction à cette
amertume méprisante de l’aristocrate qui s’ennuie. L’ennui devenait «le
dieu de sa vie». Il se jugeait «vieux, vieux, vieux». Des veilles
démesurées, un régime bizarre--souvent il dînait d’une tranche de melon
ou d’un morceau de sucre, ou même ne dînait pas du tout--entretinrent
son état mélancolique. Lorsqu’il restait seul, dans sa chambre, au
crépuscule, des angoisses indéfinies l’oppressaient; un temps pluvieux,
l’après-midi d’un dimanche, par les rues désertes, le navraient comme un
abandon.

Irrégulier d’humeur, capricieux, à ses moments les plus moroses il
débitait «des folies et des fatuités» ou cédait à une paresse torpide,
singulière chez un artiste, plus tard si productif--sa promptitude
d’action ne devait, au reste, en nul temps, exclure une certaine pente à
l’indolence, au reploiement; empoigner son labeur «avec une rapidité
d’oiseau de proie», n’était-ce pas une façon de s’en libérer plus
vite?--Sa voracité de lectures trompait son isolement; il lisait
n’importe quoi, même les _Mémoires du Diable_ de Soulié, pour «voir ce
que c’était». Avec cela, des riens frivoles comblaient le vide de ses
heures: la venue du coiffeur est rarement omise dans son journal; il se
faisait de l’essayage d’une redingote une affaire grave. Il fréquentait
quelques salons, s’y composait un rôle de nonchalante et sarcastique
supériorité, ne trahissant son fond passionné que par des concetti et
des traits étincelants. Mais, quoiqu’il se donnât le maintien d’un héros
selon Stendhal, il n’aurait pu, comme Stendhal, rester sèchement
l’analyste retors des hypocrisies mondaines. Dès son petit livre du
_Dandysme_ et son roman de l’_Amour impossible_, la verve du poète
frémit sous les rigueurs de l’analyse.

Ses froideurs de dandy cachaient une ténuité d’impressions morbide, des
facultés d’analogies aussi subtiles que celles des lyriques anglais. La
vue d’une capote de soie blanche avec un nœud flottant le remuait pour
toute une soirée; un beau jour de septembre, dans une lumière ambrée,
lui causait des sensations «_inavouables_, tant elles étaient
incompréhensibles.» Ses idées, quand elles se cristallisaient en
maximes, affectaient une finesse d’antithèse presque féminine:

«Si la perte de _ce qui fut_ est amère, notait-il un matin, la perte de
_ce qui n’a pas été_ l’est bien davantage[30].»

  [30] _Deuxième mémorandum_, p. 23.

Une grande affection sans espoir pour une femme qu’il revit à de rares
intervalles creusait au centre de sa vie comme un puits de silence et de
douleur murée; des passades sensuelles eurent peine à l’en divertir; il
aimait, en damoiseau nerveux qu’il était, les femmes sculpturales, ou
d’une animalité provocante; toutefois, peu capable de plaisir, lorsqu’il
ne l’intellectualisait point par le sentiment et l’imagination.

Ses amis, Guérin et Trebutien entre tous, l’occupaient plus que ses
maîtresses: il s’enivrait de causeries métaphysiques, de correspondances
insatiables.

D’Aurevilly, vers cette époque, semblait promettre une sorte de Musset,
moins impulsif, plus abstrait, plus réfléchi.

Chez lui, la violence des instincts n’opprima que par crises le libre
arbitre. Son besoin de domination sur les autres et sur lui-même, ou,
pour mieux dire, son invincible aristocratie le préserva des grossiers
dévergondages. Porté, comme tout Normand, aux liqueurs fortes, il
s’interdisait d’en faire abus; il s’exerçait à ne point se rendre
l’esclave même des femmes qui lui plaisaient. De même que Julien Sorel,
dans _le Rouge et le Noir_, il cherchait les occasions de petites
victoires réitérées, afin de se prouver la force de son ascendant: «On
obtient tout ce qu’on veut des hommes, écrivait-il, par la persistance
sans colère et par l’idée fixe éternellement reproduite dans les mêmes
termes et les mêmes accents.» En attendant, il se contentait, au cours
d’une discussion, de «ne pas se laisser désarçonner plus qu’un
centaure»; il s’imposait d’accepter avec calme les déconvenues; il
aurait voulu, à l’exemple de Napoléon, pouvoir prendre et quitter
librement «le poids de ses pensées, se maintenir maître, en toute
occurrence, de transposer son attention». Il s’indignait, approchant de
la trentaine, d’avoir, jusque-là, si peu agi:

«Qu’ai-je fait et que suis-je? Qu’est-ce que je laisserais d’achevé, de
_forclos_, si je mourais?»

Mais sa volonté se cherchait encore sans objet vital, et aurait pu
s’ankyloser dans le vide, ou dévier vers de faux principes.
Actuellement, par cela seul qu’il se détermina dans un autre sens, on le
concevrait mal, confondant, comme le Vigny d’_Eloa_, l’amour avec la
pitié, puis, détrompé des faiblesses du cœur, se raidissant vers un
stoïcisme de désespoir, celui des _Destinées_. Tel est l’orbe pourtant
où s’enferme Allan de Cinthry, le héros de _Ce qui ne meurt pas_.
Ailleurs, le philosophe Altaï--c’est d’Aurevilly lui-même--s’est mis en
tête de sauver la courtisane _Amaïdée_; il l’entraîne dans la solitude,
au bord de l’Océan, auprès de son ami, le poète Somegod (Maurice de
Guérin). Amaïdée, s’ennuyant, prend la fuite, retourne à sa vie
d’esclave, et Altaï conclut en fataliste: «On ne relève pas une femme
tombée, et toujours la chute est mortelle.»

Il eût été difficile à Barbey d’Aurevilly, avec sa claire vue ironique
des indigences humaines, de s’en tenir à de folâtres chimères, de croire
à la bonté de l’espèce et à la souveraineté de la raison. Le danger,
pour un byronien épris de Stendhal, paraissait plutôt de finir dans un
pessimisme insultant; les perverses leçons du XVIIIe siècle, dont il ne
fut pas indemne,--et c’est pourquoi il l’eut si fort en
exécration,--l’incitaient à envisager l’existence comme une
fantasmagorie d’art, ou une grimace de vanité plus ridicule encore que
féroce, et derrière laquelle il n’y a rien. Il serait alors devenu ce
qu’une malveillance radoteuse s’entête à déprécier en lui, un homme tout
de décor et d’attitude, un cabotin de haute parade.

Son retour au catholicisme disciplina ses penchants, rectifia les
oscillations de son intelligence, ouvrit à ses énergies instables un
champ de certitude et d’alacrité. Eugénie de Guérin le définissait
auparavant «un beau palais où il y avait un labyrinthe». Désormais, le
labyrinthe simplifié se convertit peu à peu en une crypte aux assises
granitiques, mâle et pure dans son ensemble, quoique précieuse
d’ornementations et traversée encore de souffles lascifs. Quant au
palais, toutes ses fenêtres s’embrasèrent, comme si un concile
œcuménique y fût venu siéger.

Cette conversion se fit par un travail lent, sans coup de foudre,
attendu qu’il n’avait jamais rompu désespérément avec ses croyances. Les
supports de la foi, sinon la foi, lui restaient: tels, au donjon de
Chandos, à Saint-Sauveur-le-Vicomte, ces puissants gonds des portes
arrachées qui s’enfoncent, intacts, au vif des murailles géantes.
Lorsqu’il séjournait chez son père, il assistait aux offices le
dimanche; il aimait les traditions liturgiques, dédaigneux cependant du
moyen âge, et il eût «donné, disait-il, toutes les cathédrales pour une
tresse de Diane de Poitiers».

Ce ne fut ni l’esthétisme ni une exaltation de sensibilité qui
rapprochèrent des sèves catholiques sa vie intérieure. A cet égard, son
catholicisme se révèle autrement sérieux que celui d’un Chateaubriand et
d’un Lamartine. Sa raison positive fut reconquise en même temps que ses
facultés de poète.

Un attrait dominateur le tournait vers l’histoire; en étudiant les
gestes de la Papauté (l’_Innocent III_ de Hurter) il admira de plus en
plus «l’imposance» du point de vue catholique. Il lisait avec enivrement
Joseph de Maistre[31]; cet indomptable logicien de la théocratie
unitaire le gagna sans effort à une thèse qui rencontrait au fond de son
tempérament des concordances impérieuses. La stabilité de l’Église, son
entente du gouvernement des âmes et des états, tout ce qui a le plus mis
en rébellion contre elle des cerveaux anarchiques et inconsistants,
c’est là que d’Aurevilly trouva un motif initial de croire. Il ne
concevait rien en ce monde au-dessus du prêtre, parce que le prêtre est,
plus que nul autre, fait pour commander, étant investi d’une puissance
tellement formidable que Dieu même, une fois qu’il l’y a constitué, ne
peut plus l’en faire déchoir. Les plus éclatantes figures de l’histoire
laïque lui paraissaient d’une piètre mine auprès des saints et des
porteurs de tiare ou de pourpre qui ont mené, depuis le pré-moyen âge
jusqu’aux siècles révolutionnaires, les affaires surnaturelles et
temporelles de tous les grands peuples.

  [31] «Lu la moitié du second volume de DE MAISTRE sur Bacon. J’ai une
    jouissance inexprimable à lire cet homme; ce sont des frémissements
    de plaisir que j’éprouve quand je me plonge dans l’eau vive des
    abstractions au sein desquelles son merveilleux esprit ne
    l’abandonne jamais.» (_Deuxième mémorandum_, p. 189.)

Dans sa pensée d’aristocrate, lorsqu’à la plénitude du sacerdoce
s’ajoutait la fierté de la race, l’homme qui se savait doublement roi,
et par son sang et par l’onction du chrême, devait atteindre à une
omnipotence effrayante en soi, si l’ascétisme ne la réfrénait: son
terrible abbé de la Croix-Jugan spécifie, à une hauteur inégalable de
tragique, cette conjonction presque surhumaine des deux privilèges,
rendue inutile pour lui, survivant d’une féodalité agonisante, et
changée, soit par son orgueil, soit par des maléfices occultes, en un
pouvoir d’ensorcellement et de mort.

Le respect infini où Barbey d’Aurevilly s’inclina devant le sacerdoce ne
gênait point son indépendance critique à l’endroit des prêtres
individuellement considérés ou parfois déconsidérés.

Il dit son fait à Lacordaire, quand il le vit verser dans des
concessions tantôt mondaines, tantôt démagogiques. Le médaillon de Mgr
Dupanloup n’est pas un des moins mordants parmi ceux des quarante
Académiciens qu’il coula en bronze, sauf trois ou quatre, pour
l’éternité du mépris. Il exigeait du prêtre qu’il restât prêtre en tout
et par-dessus tout, son action terrestre devant s’imposer clairvoyante
et souveraine d’autant qu’il jugera la terre de plus haut; Grégoire VII
fut un Pape impérial et sa politique sauva l’Église de dérèglements où
elle semblait pouvoir se perdre; mais de quoi tint-il son génie, sinon
de sa sainteté[32]?

  [32] V. _Sensations d’histoire_, de quelle façon magnifique il a
    expliqué son pontificat.

Même avant de se soumettre au catholicisme comme au vrai absolu, «dans
ce qu’il nous suffit tout au moins d’en connaître», d’Aurevilly vénéra
donc en sa doctrine la synthèse des forces civilisatrices, la plus
parfaite mise en œuvre des supériorités possibles et la seule
philosophie concrète «qui embrasse la nature humaine tout entière».

A mesure que ses facultés d’artiste s’agrandissaient, il constata que,
plus sa compréhension de la vie se faisait large, plus elle convergeait
vers l’orthodoxie, «cette science du bien et du mal», et qu’un art qui
«peint ressemblant est par excellence un art catholique». Peindre
ressemblant, ce n’était point, il le répétera, mouler goujatement, à la
manière des naturalistes, l’expression sur le visage des réalités, mais
faire saillir l’intérieur des âmes dans un geste, une nuance, un mot,
plonger jusqu’aux analogies essentielles, développer la liaison des
apparences qu’on touche avec leurs causes supra-sensibles.

L’idée de Cause, fortement saisie, le mena comme par la main vers la
surnaturalité du dogme. Il n’en poussa jamais très loin l’étude
historique et théologique, et, bien qu’il se gorgeât quelquefois de
Saint Thomas[33], «rude moelle de lions», il participa sur ce point à
l’insuffisance commune des modernes les plus croyants. Cependant il
possédait cette théologie «naturelle et certaine» qu’admirait chez lui
Mgr Bertaud.

  [33] V. son _Mémorandum_ de 1864, p. 259.

Vis-à-vis des règles morales, en dépit de ses propres faiblesses, jamais
il ne prétendit, dans ses conceptions, faire transiger la loi au profit
du désordre, humilier l’esprit sous la chair; leur antagonisme insoluble
devint au contraire le texte de ses romans, et, si vieille que fût cette
donnée, il la pressentit inépuisable en renouvellements et en
profondeurs.

Quand, par rencontre, il s’occupa d’exégèse, il se tint toujours au
droit fil du bon sens traditionnel: en lisant la _Vie de Jésus_ de
Strauss, il jugea les objections du critique libre-penseur plus débiles
que les arguments d’une apologétique surannée. Il abominait cette
méthode allemande qu’ont reprise Renan et son acolyte Loisy, et qui «de
nuance en nuance, d’effacement en effacement, dépouille et pèle le fait
historique, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien».

Réfractaire au mysticisme sentimental,--il le repoussait en tant que
philtre de déraison, lorsque l’obéissance de la foi n’en maîtrise plus
les ivresses,--il posa néanmoins, aussi fermement qu’un mystique, à la
racine de la vie transcendante, comme de toute vie, le surnaturel. La
conviction que, Dieu étant l’origine et la fin, nous ne créons pas la
Vérité, mais que nous la recevons de son Verbe et de son Église,
descendit, par degrés, jusqu’au fond de son entendement. Il fallait le
matérialisme et la cécité rationaliste des temps modernes pour qu’une
telle ontologie acquît la valeur d’une découverte imprévue et semblât
paradoxale, indémontrable. Elle suffirait pourtant à prouver la logique
intuitive et illuminatrice de Barbey d’Aurevilly.

Un philosophe lyonnais, qu’il tenait justement en prodigieuse estime,
Blanc de Saint-Bonnet[34], avait, le devançant, tracé les vastes courbes
de la même métaphysique ultramontaine, à vol d’aigle. Mais
l’Introduction des _Prophètes du passé_ la déploie dans une de ces vues
plénières, d’une grandiose sévérité, telles que, depuis Bossuet, nul,
sauf Lamennais, n’aurait eu l’haleine d’en soutenir l’essor. Il n’y a,
quand on veut atteindre le Vrai, expose en substance d’Aurevilly, que
deux voies concevables, l’une qui part de Dieu pour arriver à l’homme,
l’autre qui part de l’homme pour s’élever à Dieu, ou plutôt pour ne
point s’y élever; car «du concept de l’homme on ne va pas au concept de
Dieu». Au moyen âge, la notion de Dieu triomphait; avec la Réforme, elle
a été vaincue, et, malgré les désastres où sa défaite continue à
précipiter les peuples, à moins d’un miracle, «il n’y aura bientôt plus
moyen de la ressusciter». Si le genre humain doit vivre, il faudra
cependant qu’elle ressuscite; «puisqu’en fin de compte, et quoi qu’on
fasse, il n’y a jamais, dans ce fourmillement inépuisable de sociétés,
qu’un tête-à-tête éternel de l’homme avec Dieu, l’homme relèvera sa
moralité en replaçant Dieu dans sa pensée, ou il mourra de son Moi
dilaté, qui crèvera comme une vessie immonde; mais Dieu sait seul à
quels pieds sanguinolents de porcher il ordonnera de l’écraser, pour
l’écraser mieux!»

  [34] V. _Philosophes et écrivains religieux et Prophètes du passé_, ce
    qu’il dit de ses livres de l’_Infaillibilité_, de la _Douleur_, de
    sa brochure sur l’_Affaiblissement de la raison en Europe_.

Restaurer en Dieu la conscience universelle, il n’est point d’autre
tâche nécessaire pour l’artiste, le métaphysicien, le politique; et ils
ne peuvent la tenter qu’à cette condition d’être absolus, inflexibles
dans leur croyance. «Quand on ne rompt pas nettement avec certaines
idées, on les partage.» Ils l’avaient bien compris, ceux qu’on dénomma
par ironie les Prophètes du passé, de Maistre, Bonald, Chateaubriand,
Lamennais avant son apostasie, Saint-Bonnet, ces rares grands esprits
qui furent, véridiquement, chacun à son heure, des prophètes.

Barbey d’Aurevilly mérita d’être rangé à leur suite, du jour où il
rentra tout entier dans le giron de l’Église. Sa conversion demeura
longtemps incomplète, retardée par ses fantaisies charnelles. Il
méditait, durant la journée, les _Soirées de Saint-Pétersbourg_, et
allait passer les siennes avec le _Conte de Boccace_, une soubrette
d’une beauté princière, violemment amoureuse de lui. Lorsqu’il se
détacha du libertinage--il touchait alors à ses quarante-sept ans--deux
influences manifestes avaient coopéré à l’aide mystérieuse de la grâce:
celle de son ami, le fougueux et humble Brucker[35], et celle de l’abbé
Léon d’Aurevilly[36], son frère.

  [35] Sur Brucker, v. _Philosophes et écrivains religieux_, et
    _Romanciers d’hier et d’avant-hier_ (à propos de la conversion de
    Paul Féval).

  [36] L’abbé d’Aurevilly fut un de ces saints obscurs et inestimables à
    qui la France doit de n’avoir pas été foudroyée sous les Jugements
    divins. Quelques années avant de mourir--en 1872--il fit une chose
    d’une sublime étrangeté: assumant sur sa tête, autant qu’elle le
    pouvait porter, le faix des hontes nationales, il offrit au Christ,
    en réparation de sa Justice et de son Amour bafoués par un peuple
    impénitent, le sacrifice, non seulement de sa vie, mais, ce qui est
    plus inouï, de son intelligence qui était fort belle. Et, en effet,
    peu après, il fut atteint d’une sorte de gâtisme où il se vit
    lentement dissoudre.

Le 2 février 1855, il annonçait à Trebutien le grand acte: «Je
n’oublierai plus qu’après toute une vie de désordres et de
_sardanapaleries_, Brucker m’a conduit à l’autel où j’ai communié la
_première_ fois depuis mon enfance, et qu’il a communié avec moi. Il a
été pour moi _catholiquement_ ce qu’étaient les parrains à la réception
des chevaliers de Saint-Louis. Il m’a donné du plat de l’épée sur
l’épaule, baisé aux joues et armé catholique.»

Cette allégresse féodale, presque guerroyante, peut, en apparence, être
dénuée d’humilité; mais, s’il avait eu l’âme charlatanesque qu’on lui
attribue sinistrement, il aurait, comme plus d’un dont le nom retentit
encore, sonné des fanfares autour de sa pénitence, et en eût battu
monnaie, détaillant ses confessions dans quelque livre à gros tirage. Au
rebours, ce qu’il venait d’accomplir ne franchit guère le secret de
l’intimité; et combien son christianisme se maintient au-dessus des
préoccupations vaniteuses, d’autres lettres confidentielles en sont des
témoignages difficiles à récuser:

«Ne soyons pas des chrétiens _littéraires_, écrivait-il au même
Trebutien. Soyons faibles, mais prions Dieu; et puisqu’il s’est donné à
nous dans l’Eucharistie, ne l’y laissons pas sans l’y prendre.»

Le pli de ses inclinations voluptueuses lui infligea-t-il, dans la
suite, des rechutes suivies d’un nouveau retour à une vie sans reproche?
Il le laissait entendre, lorsqu’en mai 1878 il confiait à Mgr Anger:

«Dimanche, j’ai eu le bonheur de communier; je suis rentré dans le
_chemin droit_, j’ai senti vos prières sur mon âme.»

Cependant, depuis sa conversion première, et même avant--dès 1847,
il s’était résolument croisé pour les grandes Causes du
catholicisme[37],--les certitudes de sa foi ne trahirent aucun
fléchissement; appuyées sur un Absolu métaphysique, elles défiaient ces
muances de sentiment où, d’heure en heure, l’être moral se défait et, en
souffrant, se reconstitue.

  [37] De cette année-là datent ses articles dans la _Revue du Monde
    Catholique_ sur Mgr de Bonald, sur Clément XIV et les Jésuites, etc.

Son intelligence des idées chrétiennes n’alla qu’en s’approfondissant.
Il se plut, lui si altier par complexion, au culte des humbles; dans son
_Mémorandum_ de 1864, il consacre la mémoire d’un imagier de village
ignorant et pieux, mais «à qui Dieu avait donné le _don de sculpter_»;
cet homme s’était voué à relever sur l’ancien plan l’Abbaye de
Saint-Sauveur-le-Vicomte et à l’orner de statues «pour lesquelles il
n’avait pas eu de modèles»; il était mort, sans avoir achevé:

«Dieu ne veut peut-être pas, conclut d’Aurevilly dans une pensée de
mélancolie croyante, que les êtres qu’il aime achèvent rien.»

Assez pauvre pour avoir le droit de glorifier la pauvreté, il se
ressouvient quelque part avec admiration d’un vieil aveugle qu’il avait
connu, à la porte d’une église de Caen, et dont toute la supplique se
bornait à murmurer un éternel _Ave Maria_: «Belle prière pour un pauvre!
Il semblait saluer les femmes qui passaient de ce noble salut d’Ange:
«Je vous salue, Marie, pleine de grâce»; et en même temps il priait
CELLE-LA qui ne passait pas, mais qui l’entendait mieux que celles qui
passaient[38]». Il aimait les pauvres, parce qu’ils imposent l’image du
Christ souffrant à un monde qui ne veut plus de Lui, ni d’eux. Plus
tard, il nimbera, dans un _Prêtre marié_, la figure pâle de l’abbé
Méautis, le curé de village indigent même en science théologique, mais
riche d’amour et d’immolation, lavant lui-même le linge souillé de sa
mère devenue folle, et, un jour, se communiant avec une Hostie vomie par
la bouche d’un pestiféré. Chose admirable! Les pages que d’Aurevilly
semble avoir le mieux écrites avec le charbon de feu des Voyants, c’est
Saint Benoît Labre, le Curé d’Ars, Sainte Thérèse qui, pour ainsi dire,
les lui dictèrent, quand il les magnifia.

  [38] _Mémorandum_ de 1856.

La virginité, cette aristocratie suprême, lui inspira de véhémentes
adorations. Devant une Vierge de Memling, il se mettait à genoux et
osait songer: «Quels yeux baissés! Elle serait nue que ses paupières
baissées ainsi la couvriraient toute mieux qu’un manteau qu’on
laisserait tomber sur elle[39].» Il vengea Jeanne d’Arc, en quelques
phrases flamboyantes, des profanations de Michelet, et, en son Aimée de
Spens, du _Chevalier Destouches_, divinisa presque la vieille fille,
honorée comme vierge.

  [39] _Mémorandum_ de 1856.

Par contre, la présence du démoniaque dans les perversités humaines lui
offrait l’unique explication de ces monstrueuses scélératesses qui
reculent les limites de la malice concevable et jettent un défi à la
patience de Dieu. Le sens du satanisme fut chez lui plus aigu que
l’appétit des béatitudes; son catholicisme resta positif plus que
mystique, et il lui manquait cette candeur qui, seule, ouvre la vision
des royaumes célestes.

Il n’en reçut pas moins de sa culture catholique l’intuition des
extrêmes, forme de lucidité singulièrement rare, depuis que la
Renaissance, en voulant barrer les avenues par où la vie terrestre se
prolonge et s’amplifie vers l’invisible, circonscrivit les puissances du
désir et la sagesse aussi bien que le vice dans le fond de cuvette de la
_mediocritas_ antique, où barbote, bon gré mal gré, tout ce qui a cessé
d’être chrétien. D’Aurevilly comprit que l’abîme appelle l’abîme, que la
damnation est l’envers de la Rédemption, et que l’homme peut, sans
terme, se transfigurer ou déchoir, puisqu’il est maître de s’unir à
l’Infini et au Parfait ou de s’accointer à l’Esprit du mal. Il fondait
ses certitudes sur une induction expérimentale et non, comme l’en
invectivait aveuglément Zola[40], sur un _a priori_ mystique: toutes
choses se correspondant entre elles dans l’ordre créé, il lui paraissait
absurde que le sens de notre vie s’arrêtât à notre conscience et que
l’homme fût le haut bout de l’univers. Ce qui se passe en nous et autour
de nous se répercute en des volontés supérieures dont les mouvements
oppriment ou soulèvent notre volonté.

  [40] A l’occasion des _Diaboliques_ (v. BUET, _op. cit._, p. 219).

La pénétration qu’il acquit des mondes spirituels le ramenait aux façons
de sentir du moyen âge[41]; de même que telles autres de ses tendances
le feraient aisément supposer contemporain de Brantôme et de la Ligue,
et, telles autres, proche cousin du prince de Ligne et des dilettantes
du XVIIIe siècle.

  [41] Il songea quelque temps à écrire un roman sur l’an 1000, dont le
    plan se trouve dans ses notes intimes.

Il atteignit, au sein du catholicisme, l’équilibre de toutes ses
propensions, spécialement nécessaire à un féodal de décadence qui
roulait dans son sang les instincts de plusieurs siècles
contradictoires. Il pondéra son individualisme et néanmoins en accrut
l’indépendance originale. Au lieu d’imposer à son imagination[42], comme
contrepoids, l’ironie, il se livra désormais aux forces traditionnelles
dont l’ensemble s’ajoutait à ses croyances pour fixer la valeur sérieuse
de ses actes. Dans l’_Amour impossible_, il avait raillé, non sans
motif, la fausse distinction de l’aristocratie moderne, cette tyrannie
des convenances qui aboutit à l’impuissance d’aimer; dans _Une vieille
maîtresse_, le _Chevalier Destouches_, il représentera l’enchantement
des vraies mœurs aristocratiques, de celles qu’enfant il avait vu finir;
personne, aussi bien que lui, n’aura portraituré ni mis en scène
d’authentiques grandes dames[43]. Convaincu de la nécessité des cadres
sociaux, il ne voulait plus chercher dans le roman que «l’histoire des
passions à travers une forme sociale». Ses emportements imaginatifs, il
les restreignit, autant qu’il le pouvait, pour ployer à une
vraisemblance les conjonctures de ses fictions.

  [42] «L’imagination était la seule faculté développée en moi.» (_Ce
    qui ne meurt pas_, lettre d’Allan de Cinthry à André d’Albany.)

  [43] Les grandes dames de Balzac parlent comme des harengères ou des
    maîtresses d’école; celles de Musset, comme d’agréables caillettes,
    de portée nulle. V. au contraire Mme de Flers et Mme d’Artelles dans
    _Une vieille maîtresse_, la comtesse de Montsurvent dans
    l’_Ensorcelée_, Mlle de Percy dans le _Chevalier Destouches_, etc.

Au retour d’un de ses voyages en Normandie, il avait écrit étourdiment
que «sa patrie était là où étaient ses habitudes», et il dédaignait, de
Paris, son Cotentin. Désormais, il se reconnut Normand jusqu’aux
moelles, fils «de ces immenses races qui ont tout gardé de ce qu’elles
ont conquis», et peut-être de «ces fiers Iarls scandinaves qui ont tenu
et retourné l’antique Neustrie sous leurs forts becs de cormoran». Il
aima la mélancolie, robuste quoique langoureuse, des pays de l’Ouest,
les eaux glauques et torpides, les châteaux oubliés derrière les étangs
brumeux, les vieilles routes toujours les mêmes, les brusques
ensoleillements, les ciels gris, les «petites pluies qui n’en finissent
pas», les herbages foisonnants «où les bœufs en ont jusqu’au ventre», et
la santé plantureuse de ces paysans probes, «bâtis en force», tels que
Maître Tainnebouy, dans l’_Ensorcelée_, en perpétue le magnifique
exemplaire. La santé, Barbey d’Aurevilly la retrouvait, pour lui-même,
lorsqu’il traversait à cheval des landes désertes, et courait le long de
la mer, la grande nourrice. Le rythme élargi et glorieux de sa pensée
remémora les vastes palpitations d’un vent que les embruns des houles
ont enivré. Au contact des rustres, des pêcheurs, il retint le patois
local, «ce premier flot salin de toute langue»; la verdeur crue de leurs
métaphores et l’ingénuité de leurs impressions imbiba sa mémoire de
rhapsode; il aviva auprès d’eux ses étranges facultés de conteur, égales
à celle des bardes de jadis; comme Shakespeare--dont il tient moins par
son romantisme que par les affinités immédiates des deux pays--il fit
siennes leurs légendes sanguinaires et amoureuses, leur surnaturalisme
mêlé de réminiscences païennes et de dogmes catholiques. Grâce à une
puissance d’illusion capable de rendre vrai même l’impossible, il campa
debout ces formes primitives, jeta sur elles, à plis redondants, la
_limousine_ diaprée de son verbe aventureux[44].

  [44] Barbey d’Aurevilly suggère la vision des objets, colore les
    reflets qu’ils échangent, bien plus qu’il ne les décrit. Quelle que
    soit la vigueur du détail, ses contes saisissent, avant tout, par
    l’animation fascinatrice du développement. Paul de Saint-Victor
    trouvait à son style le mordant d’une eau-forte; il serait plus
    exact d’en comparer les phosphorescences métaphoriques au
    poudroiement d’un pastel. Sa phrase écrite n’était que de _la parole
    fixée_. En outre, ses récits s’échappent involontairement vers les
    digressions et les incidences, analogues par là aux narrations
    populaires dont l’essentiel est souvent dans l’à côté des faits; ils
    «s’égaillent» à la manière des Chouans dans leur stratégie
    fantaisiste. Tout, jusqu’aux négligences, laisse l’impression d’un
    improvisateur impétueux, dupe lui-même de ses inventions; car
    d’Aurevilly en est dupe bien plus qu’il ne cherche à méduser son
    lecteur; leur fréquente et bizarre naïveté l’atteste.

A d’autres heures, lorsqu’il exerçait son magistère de critique,
l’autorité de ses opinions, leur puissance de synthèse issue de stables
certitudes répondait à la droiture de tous ses élans. Il possédait dès
lors ce qui définit, selon ses propres exigences, le grand critique: «la
carrure, le poids, l’élévation dans une compréhension et une exclusion
également souveraines». Il savait faire d’un jugement sur un livre une
leçon de moralité, pénétrant--et, quelquefois, «le fouet à la
main»--jusqu’à la conscience de l’auteur, jamais pédant ni lourdement
doctrinaire, ni articlier par routine, sans fiel dans la sévérité, sûr
et tranchant, s’il condamnait, mais réhabilitant d’un commentaire
fastueux une idée pauvre chez autrui, épandant la vie où elle était
absente, dominant sous l’ampleur de sa foi les tendances d’art et les
philosophies les moins conciliables, au point que les _Œuvres et les
hommes_ édifiaient un «inventaire intellectuel» de son siècle et du
passé, semblable, au moins par sa richesse, à l’inventaire social de la
_Comédie humaine_.

Son adhésion pleine au Catholicisme ne fut pas une simple coïncidence
avec la maturité de son génie, elle la décida.

                   *       *       *       *       *

Il est frappant en effet qu’il a le mieux approché de la grandeur
parfaite dans ceux de ses livres où il a le plus fidèlement interprété
l’esprit du dogme et son accord avec les vérités d’expérience, tandis
que ses conceptions faiblissent toutes les fois qu’émancipant trop ses
héros, il les enlève à leur condition d’humains fornicateurs et déchus.

Son premier roman, _Ce qui ne meurt pas_, n’était «religieux» qu’«à
force de tristesse, le néant des passions prouvant la nécessité de
Dieu». Aussi déborde-t-il de verbiage et de sentiments faux; l’étrangeté
des situations y confine au baroque (Mme de Scudemor enceinte, en même
temps que sa fille, d’Allan de Cinthry). Dans _Une vieille maîtresse_,
déjà, le sérieux de l’action se proportionne au catholicisme de l’idée;
ici, l’accouplement de la douleur et du péché se noue dans un faisceau
de causes tellement oppressif qu’il semble tenir à des racines occultes
et surnaturelles. L’épigraphe: _Perseverare diabolicum_ se darde, comme
une flèche d’anathème, au travers des épisodes luxurieux. Un homme a
aimé dix ans une femme laide, sans esprit, et qui n’est plus jeune, mais
dominatrice par une sorte de possession démoniaque que soutient
l’ascendant de sa volonté et de sa race; cet homme, après l’avoir
quittée pour se marier, se laisse reprendre, et c’est sa damnation de la
subir sans dénouement.

Si Barbey d’Aurevilly eût pressé toute l’horreur d’un pareil sujet, son
roman aurait être la nosographie pu la plus énergique de l’amour
moderne. Mais, plus d’une fois, de sourdes condescendances pour les
faiblesses dont il croit faire abhorrer les servitudes l’ont induit à
des épisodes d’un lyrisme désuet (la rencontre dans la cabane, le
_tombeau du diable_, etc.); malgré lui, il environne la passion d’une
splendeur, et, sur ce point, outrepasse çà et là les justes libertés que
sa préface de 1851 revendique pour l’artiste croyant.

En ce temps-là, c’étaient des libres penseurs, imbus de cagotisme
puritain, qui posaient l’objection insidieuse: un romancier catholique
peut-il, en toute indépendance, se permettre de décrire les vices et
faire de la beauté avec ce qui est une souillure?

Plus tard, quand les _Diaboliques_ furent taxées de sadisme, c’est chez
les croyants eux-mêmes que d’Aurevilly devait heurter cette peur
maladive de l’indécence, dont la contagion, depuis lors combien
aggravée, irait aisément jusqu’à vouloir épurer les Évangiles. Dans la
Préface ajoutée à la seconde édition de sa _Vieille maîtresse_, Barbey
d’Aurevilly transperce d’aphorismes péremptoires l’hypocrite préjugé en
expliquant selon sa vraie largeur la moralité catholique:

«Le catholicisme, dit-il, est immense... Il permet tout, pourvu que
l’art ne fasse pas du bien le mal et du mal le bien... Il hiérarchise
les mérites; mais il ne mutile pas l’homme... Les artistes sont
au-dessous des ascètes, mais ils ne sont pas des ascètes... Quand un
écrivain a créé une réalité, si, en la peignant, il est une occasion de
scandale, il n’en est pas plus cause que Dieu, en créant les sens et
l’âme libre de l’homme. Ou il faut renoncer à peindre le cœur humain, ou
il faut le peindre tel qu’il est.»

Il aurait pu, comme il y pensa dans la suite[45], justifier
historiquement ses hardiesses et invoquer les artistes du moyen âge,
libres jusqu’à l’obscénité dans les détails des cathédrales, dans celle
entre autres de Rouen, où Salomé, sur le portail,--Flaubert s’en est
souvenu pour son _Hérodias_--«danse la tête en bas et les jupes
relevées». S’il avait serré l’analyse du bégueulisme contemporain, il
eût demandé aux sacristains de l’art décent pourquoi ils admettaient
dans le roman et au théâtre, des récits de crimes d’une fabuleuse
noirceur[46], mais se hérissaient et criaient au scandale dès qu’un
écrivain traitait avec franchise, d’après leur réalité qui n’est point
toujours immatérielle, les choses de l’amour. Est-ce donc que la
férocité ou l’avarice sont des tares inoffensives à décrire, tandis que
la moindre allusion érotique chatouille des instincts irrésistibles? Si
le romancier ne sait point douer les passions d’un semblant de vie sans
brûler fictivement de leur feu mauvais, Balzac péchait-il davantage en
s’identifiant aux concupiscences de Félix de Vandenesse et de Lady
Dudley ou aux solitaires et abstraites dépravations d’un cupide, à un
Gobseck, un Rigou, un Grandet? Sous couleur de moralité, toute
expression du mal serait exclue de l’art; et même la peinture séraphique
de Fra Angelico deviendrait suspecte, comme nourrie de songes
voluptueux.

  [45] V. _Sensations d’art_, p. 218.

  [46] Les romans qui constituaient alors le fond populaire des
    bibliothèques catholiques étaient ceux de Raoul de Navery ou
    d’autres, pleins d’histoires effroyables.

On peut le dire sans paradoxe: la pudibonderie d’un certain monde bien
pensant procède du même fond de matérialisme que les grossièretés
voulues des naturalistes. Lorsque l’art suscite des formes amoureuses,
c’est le corps qui parle au corps, et le corps étant à peu près tout
pour des générations dénuées du sens de l’invisible, il n’y a guère à
s’étonner si l’émotion physiologique, seule, affriande les uns et
bouleverse la pudeur des autres.

Barbey d’Aurevilly pouvait donc abriter sous le sceau de l’orthodoxie la
donnée d’_Une vieille maîtresse_. Toutefois, dans cette œuvre encore, il
en use parfois à la légère avec la règle qu’il a édictée nette comme un
verset de Saint Paul: ne pas faire du bien le mal ni du mal le bien. Il
s’oublie, par exemple, à écrire de Vellini, son héroïne, quand, pour
éprouver son ancien amant, elle se pose à l’extrême bord d’une falaise
surplombant la mer: «Elle tourna le dos au précipice avec une
insouciance du danger _qui la rendit sublime_»; ou, de son amant, alors
qu’il vient de succomber: «C’était un _être fort_ que Ryno de Marigny.»

A tous les endroits où la notion du péché s’oblitère, le sentiment
gauchit vers un romantisme suranné.

L’équation de la logique et du merveilleux, des faits naturels et de
l’Inconnu qui s’y entrelace, fut résolue par l’_Ensorcelée_, un de ces
triomphes d’inspiration comme il en est rarement départi, même aux plus
inspirés. Ici, le romancier tient les réalités par les deux bouts,
induisant de ce qu’on voit ce qu’on ne voit pas, et ferme à chevaucher
la légende autant que Maître Tainnebouy, l’herbager, sur sa jument. La
sécurité d’allure et la belle humeur virile du récit, parmi l’inquiétude
océanique de la lande, les terreurs qui en émergent, les réminiscences
de la Chouannerie, l’histoire formidable de Maîtresse le Hardouey et de
l’Abbé de la Croix-Jugan, c’est une harmonie sans analogue, impossible à
concevoir hors d’une tenace tradition religieuse, du catholicisme
séculaire implanté dans le sol et les passions d’une race.

En nul de ses romans, le tragique[47] ne s’empreint de cette nécessité
simple. De même que dans les Mystères espagnols et chez Eschyle,
l’émotion s’alimente au sein d’une idée théologique, elle-même ramifiée
à des superstitions locales et à des préjugés immémoriaux. Barbey
d’Aurevilly rappelle que la sorcellerie et la magie ont été condamnées
par l’Église non «comme choses vaines et pernicieusement fausses, mais
comme choses RÉELLES, et que ses dogmes expliquaient très bien». Il ne
se tourmente guère, au cours des étranges catastrophes qu’il déroule,
d’établir un départ entre ce qui est spontanément humain et ce qui vient
d’_ailleurs_. Lorsque Jeanne de Feuardent, cette féodale mariée à un
simple fermier et à un Bleu, se voit hantée d’un amour maudit pour le
gentilhomme en soutane, l’ancien Chouan qui a voulu se tuer plutôt que
de survivre à sa cause, l’abbé «de la goule fracassée», dont le visage
«sans nom» produisait une sensation «sans nom», est-ce le simple émoi
d’un même sang noble qui la précipite vers l’impassible prêtre? Ou
sort-il de cet homme une silencieuse fascination d’orgueil et de
laideur, semblable à l’attirance d’un abîme? Ou subit-elle le sortilège
du vieux pâtre, l’envoûtement de sa parole: «Vous vous souviendrez
longtemps de ces vêpres, Maîtresse le Hardouey!» Aux furies de son désir
s’ajoutent, pour l’ensorceler, les persuasions d’une terre farouche,
acharnée, elle aussi, par ses horreurs secrètes, à lui jeter un sort.

  [47] On pourrait extraire de l’_Ensorcelée_ un sujet prodigieux de
    drame, surtout de drame musical.

Tout cela, Barbey d’Aurevilly n’en veut nullement démêler le mystère;
mais il pose le surnaturel avec l’évidence d’un fait; la connexion de
Puissances indéfinies et d’actes humainement explicables constitue le
_signe_ de ses personnages. Elle autorise le simplisme des épisodes et
sauvegarde, en un si audacieux sujet, la sévérité des peintures; car,
attribuant à une détermination presque satanique la chute de Maîtresse
le Hardouey, il s’étend fort peu sur l’impureté de ses obsessions et n’a
même pas besoin de longues analyses scabreuses pour la mener de la
convoitise au désespoir et au suicide.

La présence d’un élément sacerdotal et liturgique dévoile toute sa force
impressionnante dans la mort de la Clotte (l’absolution sur la lande),
dans cette prodigieuse Messe de Pâques où, à l’instant de la
Consécration, l’abbé de la Croix-Jugan, frappé d’une balle--la balle du
Bleu--s’abat, la tête sur l’autel, et dans cette autre Messe, point
irréelle, tant elle est douloureusement symbolique, celle du revenant,
condamné, en expiation de fautes obscures, à recommencer, chaque nuit,
seul au chœur de son abbaye démantelée, le rite où il s’embrouille, ne
s’en souvenant plus, sans jamais pouvoir aller jusqu’à la fin.

L’_Ensorcelée_ tient du symbolisme catholique et aussi de cette chose
immense qu’elle réfléchit, de la mélancolie d’une caste qui succombe,
une majesté de caractère si haute que ce poème envoie sur les autres
romans de Barbey d’Aurevilly une espèce d’ombre amoindrissante.

Ce qui manque au _Chevalier Destouches_, ce n’est certes pas le
mouvement d’une épopée: la bataille à coups de fouets sur le champ de
foire, l’enlèvement de Destouches, l’expédition du Moulin bleu sont
conduits avec autant de fringance et de véhémente couleur normande que
le récit de Maître Tainnebouy. D’Aurevilly, au lieu de juger la
Chouannerie à la manière de Balzac n’y apercevant que du brigandage et
des frivolités misérables, a su en comprendre la chevaleresque beauté.
Mais l’épisode, soutenu tout entier par une exaltation d’aristocratie
guerrière, est presque dénué du frisson surnaturaliste dont rien ne
supplée la profondeur.

Au rebours, pourquoi les _Diaboliques_, quelques-unes du moins,
imposent-elles le prestige hallucinant d’une vision mêlée à la vie
tangible et qui va pourtant au delà? Le _Rideau cramoisi_, avec son
milieu de province archaïque, la tournure militaire du héros, la
bizarrerie de l’aventure et l’effrayante soudaineté du dénouement,
n’est, dans son fond, qu’un petit conte à la Stendhal. Seulement,
l’anxiété d’une faute clandestine châtiée par la plus foudroyante des
morts pèse sur le sensualisme parfois morbide des moindres détails comme
le pressentiment d’une damnation. De même, le _Bonheur dans le crime_
aurait l’air d’une gageure tout à fait immorale si on n’y posait
l’épigraphe d’_Une vieille Maîtresse_, le _Perseverare diabolicum_.
D’Aurevilly sous-entend que, chez Serlon et sa maîtresse, cette
constance de félicité, avec le fardeau du cadavre entre eux, implique un
délaissement de la grâce irrémissible. Dans les _Dessous de cartes d’une
partie de whist_, la Vicomtesse du Tremblay porte le stigmate d’un
diabolisme plus subtil, d’une perversion d’autant plus endurcie qu’elle
est plus dissimulée; et _La Vengeance d’une femme_, _A un dîner
d’athées_, entre-bâillent un abîme vraiment infernal de haine et
d’horreur; ce démoniaque-là, le plus vrai de tous, est voisin de celui
que Flaubert, involontairement,--Flaubert, dont Barbey d’Aurevilly n’a
point senti l’âpreté biblique,--aux dernières pages de _Salammbô_,
exaspère jusqu’au tétanisme dans la furie des Baalim, se vengeant d’un
homme par les mains de tout un peuple.

                   *       *       *       *       *

Personne, maintenant, ne contesterait plus à Barbey d’Aurevilly qu’il
fut un artiste rare, un penseur imposant. Ce qu’on ignore trop de lui,
c’est qu’il voyait au-dessus de son art et plus loin. «L’art, disait-il,
est la dernière religion de l’homme... Dans le dénûment que l’homme
s’est fait, l’art doit lui sembler la plus grande des puissances
humaines, et, malgré l’effort du génie, ce n’est peut-être qu’_une
impuissance_[48].»

  [48] _Sensations d’art_, p. 33.

Le catholique, en lui, était plus haut que l’artiste et le gentilhomme.
A toute époque, il faut que la vérité ait ses témoins; elle les aura
jusqu’à la fin des temps. La mission de Barbey d’Aurevilly fut d’être,
pour un siècle de démagogie emporté effrénément vers les aberrations
destructrices, un juge et un témoin, un prophète irréfragable. Fort de
ses principes, fort de l’histoire et de sa propre expérience, il
confessa d’une voix éclatante la nécessité du catholicisme. En croyant
la confesser trop tard il se trompait; nul cri, même pour les Morts,
n’est perdu; si sa prévision que Dieu s’obscurcirait de plus en plus
dans le monde reçoit d’une France déchue un sinistre accomplissement,
son œuvre n’en est pas moins une torche de gloire et d’épouvante secouée
sur les ténèbres inquiètes; et la torche ne s’est pas éteinte en tombant
de sa main, quoique nul autre encore ne la relève ferme et éblouissante
ainsi qu’il la dressait.

Mais son œuvre ne fut pourtant pas le meilleur de ce qu’il pensa. Il a
laissé le témoignage d’une foi intime ardente et absolue jusqu’à
l’humilité. Il savait que ni les feux d’artifice de l’imagination, ni
l’apologétique la plus persuasive ne valent un Ave Maria élancé d’un
cœur pénitent vers la Porte de tout espoir et l’Auxiliatrice des
infirmes. Pour l’avoir compris, il est plus grand que pour avoir écrit
les _Prophètes du passé_ et l’_Ensorcelée_.

Cinq jours avant de mourir, le Jeudi Saint 18 avril 1889, dans cette
chambre de la rue Rousselet, où, de deux fenêtres, une seule
s’ouvrait--comme elle s’ouvre encore--sur des cimes d’arbres antiques et
sur le ciel, il dictait à Mlle Louise Read, pour expier un poème peu
croyant de sa jeunesse, _Amaïdée_, cette note qui est le plus beau des
testaments:

«Quand il écrivit ces pages, l’auteur ignorait tout de la vie. L’âme
très enivrée alors de ses lectures et de ses rêves, il demandait aux
efforts de l’orgueil humain ce que seuls peuvent et pourront
éternellement--il l’a su depuis--deux pauvres morceaux de bois mis en
croix.»



VILLIERS DE L’ISLE-ADAM


Depuis trente ans qu’il est mort[49] il est illustre et à peine lu.

  [49] Le 19 août 1889.

J’ai vécu près d’un demi-siècle, sans rien connaître de lui, sauf
quelques titres de ses livres. Ai-je à me repentir d’une si longue
incuriosité? La découverte de ce rare et sublime esprit me réservait des
éblouissements inespérables; mais aussi j’ai dû reconnaître en son œuvre
des tendances trop contraires à celles d’où peut surgir un art vivace;
au lieu d’incorporer ses fictions à des réalités permanentes, Villiers
semble dissoudre celles-ci dans ses fictions:

  Il n’est d’autre univers pour toi,

enseigne Maître Jahus à son disciple Axel,

  que la conception qui s’en réfléchit dans tes pensées.

Axel, par un corollaire fatidique, transpose en acte ce négatif dédain
du monde extérieur. A la jeune fille qui l’aime, dès la première minute
où, brûlant de se donner, elle palpite entre ses bras, il ne propose que
de mourir:

  Toutes les réalités, demain, que seraient-elles en comparaison des
  mirages que nous venons de vivre?

Des «mirages», des combinaisons d’idées, une exaltation lyrique, des
images radieuses ou terribles, l’«au dedans» et «l’au delà» des
apparences et des mots, leur point de contact avec le mystère, sans
qu’on puisse définir quelles choses le mystère enclot, telle serait
l’unique et solide vérité. Le monde est devenu, un instant, ce que la
pensée voulait qu’il fût; ensuite, il n’a plus qu’à la laisser libre et
à disparaître. Seul, l’artificiel mérite d’être le réel.

Mais, quand la pensée ne croit plus qu’à l’artificiel, elle s’en lasse
et s’en déprend, elle en vient à le nier, à se nier elle-même. Le néant
et l’être, devant elle, sont près de se confondre. Villiers de
l’Isle-Adam, parce qu’il fut impliqué dans l’erreur d’un idéalisme
hégélien, conclut la plupart de ses poèmes à la façon d’un pessimiste
sans espoir: lord Ewald, le héros sentimental de l’_Ève future_, assiste
au désastre de l’illusion dont il s’est envoûté; et le double suicide
d’_Axel_ porte le paradoxe du nihilisme à une telle démence que
l’auteur, pratiquement homme de foi, songeait, lorsqu’il mourut, à le
retourner dans un sens catholique.

Ses livres ne sont donc pas une source pure de saine énergie. Il gardait
en son âme, comme il le déclarait, «le reflet des richesses _stériles_
d’un grand nombre de rois oubliés». Arrêter sur ces richesses notre
méditation ne sera pourtant point «stérile». Nous aimons chez Villiers
le magicien du Verbe, un des plus persuasifs qui aient fait résonner la
langue de France; peu d’artistes sont entrés plus avant, par delà les
choses tangibles, dans les profondeurs de la vie spirituelle; et
l’incomplète magnificence de son lyrisme prolonge des perspectives
d’autant plus attirantes qu’elles demeurent inachevées. Ses anomalies
mêmes et ses aberrations supposaient des facultés glorieuses. Son goût
de l’artifice continuait certains penchants de notre littérature qui ne
cessent point de la solliciter; il explique le succès bizarre de tel ou
tel parmi les écrivains d’aujourd’hui, et pourquoi on célèbre comme des
novateurs de faux simples ou d’alambiqués décadents.

Fleur suprême d’une très vieille race, Villiers s’appropria, par droit
de naissance, les dons les plus opulents. Le prodige de sa mémoire
paraissait un héritage des anciens bardes celtiques; il détenait leur
privilège de haute improvisation; ainsi que les primitifs, il possédait
à la fois l’intuition métaphysique des principes et la plénitude des
images concrètes; il percevait l’unité fondamentale du langage de tous
les arts, la couleur des rythmes et des mélodies, l’architecture des
périodes, les correspondances des métaphores et des abstractions. Il
était né philosophe et musicien[50] en même temps que poète.

Ses ancêtres lui léguaient neuf siècles au moins d’insignes ascendances;
car il pouvait remonter, dans les fastes de sa maison, jusqu’à l’an
1067, et il y comptait des hommes de guerre jadis illustres, un maréchal
de France, un grand maître de Malte, un évêque, des marins aventureux.
La continuité, à travers tant de générations, d’une prééminence sociale,
attestait un admirable fond de vigueur et de vertus actives. Mais
l’éclat de cette famille déclinait depuis longtemps, lorsque le marquis,
père de Villiers, en consomma la ruine par son déséquilibre imaginatif.
Ce chercheur de trésors enterrés se croyait supérieurement pratique, et
il s’entêta jusqu’au dernier soupir dans l’illusion de laisser à son
fils une fortune de prince; il ressemblait au chiffonnier moribond qui
dit de lui-même:

  Pouvant incorporer mes rêves, je les possédais comme réels[51].

  [50] Je ne crois pas, cependant, malgré le dire de ses amis (V. de
    Rougemont, Villiers de l’Isle-Adam, _Mercure de France_, éd., pp. 73
    et suiv.) qu’il aurait pu être un grand musicien comme il fut un
    admirable poète en prose. Tout génie à sa langue native où il
    excelle au détriment d’autres modes d’expression. Villiers, en
    improvisant sur son piano, en chantant, Se grisait de sonorités
    flottantes; des idées musicales lui venaient; pour leur donner forme
    ce n’était pas seulement la science qui lui manquait; son activité
    poétique absorbait l’essentiel de sa force créatrice.

  [51] _Nouveaux contes cruels_, l’_Élu des rêves_.

Villiers naquit donc avec un excès héréditaire d’imagination où se
concentra toute la force que ses aïeux employaient dans un labeur
traditionnel. Pauvre, il choya d’autant plus la chimère des splendeurs
fictives. Quelles richesses tangibles auraient valu les amoncellements
d’or et de joyaux dont sa fantaisie disposait sans autre limite que son
pouvoir de créer? Toute l’opulence d’une dynastie péruvienne, en mille
ans, serait de la misère auprès de la révélation offerte, dans le
Souterrain d’Auersperg, à Sara, l’amante d’Axel:

  Et voici que, du sommet de la fissure cintrée de l’ouverture,--à
  mesure que celle-ci s’élargit plus béante--s’échappe d’abord une
  scintillante averse de pierreries, une bruissante pluie de diamants,
  et, l’instant d’après, un écroulement de gemmes de toutes couleurs,
  mouillées de lumières, une myriade de brillants aux facettes
  d’éclairs, de lourds colliers de diamants encore, sans nombre, de
  bijoux en feu, de perles. Ce torrentiel ruissellement de lueurs semble
  inonder brusquement les épaules, les cheveux et les vêtements de Sara:
  les pierres précieuses et les perles bondissent autour d’elle de
  toutes parts, tintant sur le marbre des tombes et rejaillissant, en
  gerbe d’éblouissantes étincelles, jusque sur les blanches statues,
  avec le crépitement d’un incendie.

  Et, comme ce pan de la muraille s’est maintenant enfoncé plus d’à
  moitié sous terre, voici que, des deux côtés de la vaste embrasure, de
  tonnantes et sonnantes cataractes d’or liquide se profluent aux pieds
  de la ténébreuse advenue.

  Ainsi que tout à l’heure les pierreries, de roulants flots de pièces
  d’or tombent formidablement de l’intérieur de barils défoncés, brisés
  par la rouille et par la pression de leur nombre... Les dunes d’or les
  plus proches, amoncelées contre cette paroi disparue du mur--qui s’est
  arrêtée au ras du sol--roulent à profusion, bruissent, bourdonnent, et
  se répandent follement--irruption vermeille, à travers les allées
  sépulcrales.

Quand un homme peut se donner ainsi la fête de merveilles imaginaires,
il en vient à dédaigner les spectacles que lui impose le soleil trop
véridique. Villiers eut même pour la clarté du jour une sorte
d’aversion; dans sa jeunesse, il fermait, le matin, ses contrevents et
travaillait à la lueur d’un flambeau. Il resta, plus tard, un amant
effréné de la nuit, un noctambule, parce que la nuit émancipait ses yeux
devant les formes incertaines. De même, il méprisait les voyages, à
l’égal d’une servitude; pourquoi aurait-il voulu vérifier si ses visions
étaient exactes?

  Une ville antique, confiait-il à son ami Remacle[52], Bénarès, se
  dresse depuis des jours impérativement exigeante comme un personnage
  unique et flamboyant du passé, mirage réel. Je photographierais,
  _malgré moi_, cette cité surgie en moi, _sans aucune raison de
  lectures ou rêves préalables_, avec ses palais, aspects de rues,
  boutiques, cortèges royaux à éléphants et en armes. Et vous entendez?
  Je vous donne un Bénarès, tel qu’il a existé, j’en suis certain, cela
  sans documents, une vision réelle, non une reconstitution à travaux à
  la Salammbô. Cela fera un certain effet.

  [52] Cité par Fernand CLERGET (_Villiers de l’Isle-Adam_, p. 131). Sur
    la puissance évocatrice de Villiers, v. Henri LAVEDAN, _Émotions_,
    pp. 44-45.

Son imagination, par choix, s’assujettissait des pays extraordinaires et
des villes anéanties, comme étant mieux à son aise pour se les figurer
sans contradiction. Il ne les _photographiait_ point, malgré tout, à la
manière d’une voyante, d’une Catherine Emmerich décrivant, dans une
vision toute intuitive, Jérusalem et les scènes évangéliques.
_Akëdysséril_[53], où il a cru ressusciter exactement Bénarès, suppose,
quoi qu’il affirme, «des rêves et des lectures préalables». Ce n’est pas
en lui-même qu’il a trouvé «le lingham de Siva», les «phaodjs», les
«psylles», et les «saïns, desservants de la demeure du Dieu».

  [53] Publié avec d’autres nouvelles sous ce mauvais titre: _Le Secret
    de l’Échafaud_, chez Flammarion (Collection: _Les auteurs
    célèbres_).

Dans les aspects de ses obsessions se laissent aisément surprendre des
vestiges de littérature, l’empreinte d’un Baudelaire, la tonalité des
sujets où se complut l’auteur des _Paradis artificiels_.

Analogue à celle d’Edgar Poë, sa fantaisie d’imaginatif procréait des
figures de femmes d’une perfection irréalisable. Le possible ne pouvant
assouvir son appétit de beauté, il s’évadait, au delà, dans l’inconnu.
Mais, ce qu’il sentait humainement impossible, il voulait l’animer
devant ses yeux, le tenir entre ses mains comme plus vrai que la plus
immédiate réalité: le comte d’Athol[54], au retour des funérailles de sa
jeune épouse Véra, veut se convaincre qu’elle n’est pas morte, il la
croit là, il lui parle, elle lui répond; l’hallucination, proche de la
folie, s’exalte jusqu’à l’instant où

  leurs lèvres s’unissent dans une joie divine,--oublieuse--immortelle.
  Et ils s’aperçoivent alors qu’ils n’étaient réellement qu’un seul
  être.

  [54] _Les Contes cruels_: _Véra_.

Si la pensée engendre ce qui existe hors d’elle, l’illusion du comte
d’Athol n’a rien d’absurde. Mais, pour que l’esprit puisse avoir foi aux
fantômes où il se dédouble, il a besoin de les matérialiser. Le terme de
la fiction idéaliste devait être l’_Ève future_, la femme idéalement
artificielle.

Ce livre capital de Villiers est issu pourtant d’un fait authentique et
non d’un rêve. «Un jeune lord anglais avait une fiancée dont il
idolâtrait la beauté corporelle, tout en exécrant sa platitude
d’intelligence et d’âme. Il fit modeler à son image une effigie de cire
qu’il habilla fastueusement, et, se couchant près d’elle, il se tua. Un
ingénieur américain, devant qui était contée cette morbide anecdote, se
leva et dit très paisiblement:

--Je suis au regret que votre ami ne se soit pas adressé à moi; je
l’aurais peut-être guéri.

--Vous, comment?

--By God! En mettant dans sa poupée la vie, l’âme, le mouvement et
l’amour.

Tout le monde se mit à rire, hormis Villiers qui semblait absorbé dans
la confection de sa cigarette.

--Vous pouvez rire, étrangers, dit gravement l’Américain en prenant son
chapeau et sa canne, mais mon maître Edison vous apprendra bientôt que
«l’électricité est aussi puissante que Dieu[55]».

  [55] PONTAVICE du HEUSSEY, _Villiers de l’Isle-Adam_, pp. 170-171.

Villiers n’entreprit point son _Ève future_ afin de justifier cette
thèse digne d’un Tribulat Bonhomet: «L’électricité est aussi puissante
que Dieu.» Mais il lui fallut une surprenante force de persuasion
imaginative pour construire et suggérer comme possible l’Hadaly
d’Edison, cette armure électrique, vêtue de chair artificielle, et à qui
un médium communique, avec son âme, l’impulsion de ses mouvements. Je ne
connais rien de comparable au chapitre où Lord Ewald, croyant étreindre
sa maîtresse, l’entend murmurer tout d’un coup:

  --Ami, ne me reconnais-tu pas? Je suis Hadaly.

Le romancier parvient à nous rendre un instant dupes volontaires de
l’illusion qu’il a voulu enfanter. Nous sommes en plein _fantastique_.
Le fantastique est l’abîme qui invite à ses vertiges une imagination
folle de liberté. Seulement, dès que le bon sens s’est repris, le
phantasme disparu laisse une morne stupeur; et l’esprit ne reste point
libre devant les créatures de son rêve; il en a peur, comme si elles
devenaient plus existantes que lui-même. La terreur est la revanche de
l’Inconnu sur l’audacieux, capable d’en scruter les parages.

La couleur des contes de Villiers se présente, dans l’ensemble, tragique
comme son existence, comme les sujets des légendes bretonnes, presque
toujours attirées vers des épisodes sinistres. La mort et l’échafaud
envahirent ses songeries presque à la façon d’une idée fixe. Il
recherchait le spectacle des exécutions, comme son «convive des
dernières fêtes[56]», non sans doute chatouillé du même sadisme
sanguinaire, mais en blasé curieux d’émotions fortes, et pour surprendre
le brusque saut d’un vivant dans les clartés de l’au delà. Il croyait
que les suprêmes images réfléchies par les yeux d’un moribond persistent
au fond de ses prunelles, même quand les battements de son cœur ont
cessé. La hantise de la guillotine explique des inventions baroques,
telles que la mésaventure de M. Redoux[57]: M. Redoux, contemplant, au
Musée Tussaud, la machine qui servit pour le supplice de Louis XVI, en
vient à mimer l’exécution du Roi; il se couche sur la planche, insinue
son cou dans la lunette et ne peut plus l’en retirer.

  [56] V. _Les Contes cruels_.

  [57] _Les phantasmes de M. Redoux_ (_Histoires insolites_).

Villiers dominait cependant les sujets macabres par un effort de rigueur
logique, semblable à celui du savant, lorsqu’il analyse un cas anormal.
Il se maintenait extérieur à ses fictions terrifiantes, se divertissait
à stupéfier son lecteur, à lui donner froid dans le dos. «Cela fera,
déclarait-il, un certain effet.»

Est-ce à dire que le tourment de l’effet absorbe toutes ses intentions
et qu’il combine des faits étranges, à la manière des conteurs
américains, pour le seul attrait de l’étrangeté?

Claire Lenoir a jadis trompé son mari; elle agonise dans une chambre
d’hôtel, et, au moment de mourir, voit se peindre sur la muraille la
mort affreuse de l’homme pour qui elle fut coupable. Quand elle a
expiré, le docteur Tribulat Bonhomet, unique spectateur de sa dernière
angoisse, attire son cadavre en travers du lit, examine, à l’aide d’un
ophtalmoscope, les yeux, «les grands yeux renversés, vitreux, fixes,
exorbitants, déployés». Et voici tout ce qu’il y aperçoit:

  Des cieux!--des flots lointains, un grand rocher, la nuit tombante et
  les étoiles!--Et, debout sur la roche, plus grand que les vivants, un
  homme pareil aux huit insulaires des archipels de la Mer-dangereuse,
  se dressait! Était-ce un homme, ce fantôme? Il élevait d’une main,
  vers l’abîme, une tête sanglante, par les cheveux!--Avec un hurlement
  que je n’entendais pas, mais dont je devinais l’horreur à l’ignivome
  distension de sa bouche grande ouverte, il semblait la vouer aux
  souffles de l’ombre et de l’espace. De son autre main pendante, il
  tenait un coutelas de pierre, dégouttant et rouge. Autour de lui,
  l’horizon me paraissait sans bornes,--la solitude, à jamais maudite!
  Et, sous l’expression de furie surnaturelle, sous la contraction de
  vengeance, de solennelle colère et de haine, je reconnus,
  sur-le-champ, sur la face de l’Ottysor-vampire, la ressemblance
  inexprimable du pauvre M. Lenoir avant sa mort, et, dans la tête
  tranchée, les traits affreusement assombris de ce jeune homme
  d’autrefois, de sir Henry Clifton, le lieutenant perdu.

Apparemment, Villiers s’est plu à jeter le négateur et scientiste
Bonhomet en face d’une vision dont l’épouvante s’enfonce dans l’obscur
labyrinthe des concordances «surnaturelles». Mais jusqu’à quel point
admettait-il lui-même la réalité possible, de ce tableau? L’artifice
littéraire ne déborde-t-il pas ici le symbolisme mystique?

Mystique avec véhémence, Villiers fut pourtant un mystificateur. Il
enfermait ses amertumes, ses mépris, parfois ses croyances dans le
fourreau damasquiné d’étincelantes ironies. Il eut beau mépriser
_l’esprit pour l’esprit_,--car «l’esprit dans le sens mondain,
pensait-il, est l’ennemi de l’intelligence[58],» le pli coutumier de sa
lèvre, son œil aigu et méfiant trahissaient un besoin de persiflage, le
qui-vive du bretteur «en garde contre toute agression[59]». Son ironie
partait d’un dédain d’aristocrate pour l’indécrottable haine des gens du
commun qui l’opprimaient de leurs sottises coalisées. Le gentilhomme
voué à la misère, l’artiste vilipendé se revanchait par des traits
acerbes des avanies qu’il devait subir. Rarement il s’indignait, il
invectivait. Son ironie, d’une indéfectible élégance, perçait en
effleurant, comme le poignard du spectre, dans _la Mort rouge_ d’Edgar
Poë. Personne n’a manié l’antiphrase d’une main plus meurtrière que le
railleur des _Deux augures_[60]. Un jeune écrivain se présente chez le
directeur d’un journal et lui propose un article; pour se faire valoir
il n’a que deux titres: il est inconnu et sans ombre de talent.

  [58] L’_Ève future_, p. 69.

  [59] Gustave GUICHES, _Villiers de l’Isle-Adam_ (_la Nouvelle Revue_,
    1er mai 1890).

  [60] V. _Les Contes cruels_.

  Hein? s’écrie le directeur, tremblant de joie, vous vous prétendez
  sans talent?... Non, je ne puis y croire. Votre fortune serait faite
  et la mienne aussi. C’est six francs la ligne que je vous
  offrirais!--Voyons, entre nous, qui me garantit la nullité de cet
  article?

  --Lisez, monsieur! articule avec fierté le jeune tentateur...

Une verve surprenante, et qui ne dévie jamais vers des outrances
vulgaires, module, durant dix-huit pages, cette gageure de paradoxale
dérision. _Les demoiselles de Bienfilâtre_, _Virginie et Paul_, _La
machine de gloire_[61] sont aussi des merveilles d’ironie fantaisiste.
Toutefois, là encore, Villiers reste artificiel. Comment répéter une
_manière_, et n’être point maniéré? La présence de l’auteur est trop
perceptible sous chaque mot de ses personnages; il se fait comme un jeu
de tailler en dard aigu la queue de toutes ses phrases, mais nous laisse
la déception d’apercevoir dans les humains de ses contes des caricatures
lyriques et symboliques, non des vivants analogues à ceux que notre
expérience a rencontrés. En se moquant d’eux, il semble parfois se
moquer de lui-même, et on penserait presque de lui ce qu’il exprime du
cabotin Chaudval:

  Le vieux histrion expira, déclamant toujours son grand souhait de voir
  des spectres, _sans comprendre qu’il était lui-même ce qu’il
  cherchait_[62].

  [61] _Id._

  [62] _Id._, _Le désir d’être un homme_.

Son _Tribulat Bonhomet_ bafoue, après Homais, le bourgeois moderne,
suffisant et médiocre, installé dans ses partis pris, grossièrement
matériel. Il admire Voltaire et les penseurs qui savent gagner de
l’argent. Le Progrès, la Science ont remplacé pour lui l’Être suprême.
Il se croit philanthrope et poursuit d’une féroce animadversion tout ce
qui dérange la sécurité de son égoïsme. Il hait à mort l’artiste, parce
que l’artiste «a une âme» et lui fait honte de la sienne. Mais, tandis
qu’Homais pérore entre ses bocaux, authentique et inamovible, Bonhomet,
anormal, effrayant, amplifié et déformé en symbole, crève fréquemment
les limites du vraisemblable. Vrai dans l’essence, il a l’air d’un
monstre. Il se délecte, la nuit, à pénétrer avec de sauvages précautions
jusqu’au milieu d’un étang où dorment des cygnes, et il massacre ceux
qu’il peut surprendre, pour se donner l’audition de leur chant d’agonie:

  Qu’il est doux, se disait-il tout bas, d’encourager les artistes!

Bonhomet, qui a des vues sociales et scientifiques, pondeur de mémoires
variés, d’un entre autres ayant pour titre: _De l’influence de la
cantharide sur le clergé de Chandernagor_, propose une façon originale
d’utiliser les tremblements de terre; on parquerait les poètes et les
artistes dans un des pays les mieux exposés aux convulsions volcaniques;
et il conclut:

  Si nous eussions le choix de troquer les six mille personnes
  honorables, écrasées dans la dernière catastrophe, contre six mille
  barbouilleurs de papier, quel est celui d’entre NOUS qui eût
  hésité,--ne fût-ce qu’une seconde?

Il accuse des ignorances confondantes, signale, à Saint-Malo,

  le tombeau d’un ancien ministre de Charles X, le vicomte de
  Chateaubriand, _dont quelques travaux ethnographiques sur les Sauvages
  ont été, paraît-il, remarqués_.

Il estime Rocambole «trop métaphysique», trop abstrait pour son
intellect; et, d’autre part, il semble au fait du système d’Hégel qu’il
dénomme «le Nabuchodonosor de la philosophie».

On le croirait inexpugnable dans l’épaisseur de son sens commun, ferme
comme un rhinocéros sur les quatre jambes de sa sottise. Et pourtant il
subit des peurs superstitieuses, des affres devant le Mystère, des
paniques qui confinent à la vésanie. Il décline vers le plus sombre
gâtisme, mais, jusqu’au bout, maugrée contre l’existence de l’Invisible:

  _Toujours, les étoiles! Ça n’en finit pas._

Même plus qu’à demi trépassé, il ricane, il goguenarde, s’obstine à
d’inadmissibles calembredaines. Mais Dieu le renvoie parmi

  les farceurs, afin, dit-il, que _votre nombreuse personne_ inspire,
  là-bas, quelqu’une de ces pages de feu, de honte et de vomissement
  que, de siècle en siècle, l’un de mes soldats crache en frémissant, au
  front de vos congénères.

Dans l’ironie de Villiers le caprice du sceptique et le surnaturalisme
du croyant coïncident sans trop s’accorder. Il cloue Bonhomet, tel qu’un
vilain oiseau, sur la porte de l’éternelle Justice; son dégoût proteste
contre un siècle qui ne veut pas se reconnaître en lui, où il se voit un
revenant, un exilé d’une autre ère. Il croit donc à la réalité de
Bonhomet, il l’exècre; et, en même temps, il se joue de lui comme d’une
ombre grotesque suscitée par son rêve, et que, d’un souffle, il
dissipera.

Cette contradiction tient à la déplorable emprise qu’eurent Fichte et
Hégel sur sa jeunesse: si l’univers est une fantasmagorie de la pensée,
libre au poète de se divertir des simulacres qu’il anime, d’envisager
les êtres selon lui, non selon eux.

Lenoir, dans sa controverse philosophique avec Bonhomet, aventure une
idée qui nous ouvre l’arrière-fond de l’ironie habituelle à Villiers:

  Pourriez-vous me dire si l’être extérieur, apparent, que vous offrez,
  qui se manifeste à nos sens, est réellement celui que vous savez être
  en vous?[63]

  [63] _Tribulat Bonhomet_, p. 197.

L’ironie, d’un coup d’ongle, déchire le masque et la grimace des
apparences, met à nu la vérité des âmes.

Seulement, l’écrivain dont l’esprit ne cesse pas d’ironiser restera-t-il
_naturel_? Toute ironie présente une sorte de miroir déformant. La
simple réalité se prend au sérieux; l’ironie la disloque ou la recompose
afin de briser son illusion. Voilà pourquoi l’ironie de Villiers
contribue à l’artificiel de son œuvre.

La conception comme l’expression laisse discerner ce manque fréquent de
naturel. Mais, lorsqu’on parle d’artifice littéraire, une incertitude a
besoin d’être élucidée: quel mur, quelle zone franche sépare du naturel
l’artificiel? L’art n’est jamais qu’une transposition idéale où les
aspects innombrables du monde sont stylisés dans des formes. Le génie
des couleurs fut et reste, en son principe, quelque chose de spontané;
et, cependant, si loin que nous allions vers les origines de leur art,
chez les fabulistes de l’Inde, les aèdes de l’Hellade homérique, ses
formes primitives, une fois établies, se révèlent continuées selon des
règles acquises pour longtemps. Les mêmes légendes, les mêmes procédés
narratifs, les mêmes comparaisons, les mêmes épithètes suffirent à des
générations de poètes. Par quoi sommes-nous induits à juger qu’un récit
d’Homère, l’histoire, entre autres, de Nausicaa, possède cette beauté,
pour nous si précieuse: le naturel? C’est que les images de la vie s’y
réfléchissent avec leur ordre simple et normal, comme si elles ne
pouvaient être autrement; et les personnages profèrent sans recherche
les paroles qu’exigent des sentiments et des situations plausibles.

Au rebours, un artiste moderne--dans l’espèce, Villiers de
l’Isle-Adam--fait siennes des façons de narrer qu’il renouvelle, étoffe,
assouplit par inspiration et par volonté. Il est né original, mais
s’évertue à l’être davantage. Il entrenoue dans ses contes des incidents
inattendus, conduit, pour aboutir au dénouement, des sapes sinueuses, et
finit sur quelque mot prodigieux ou sur un fait qui déconcerte[64]. Un
de ses contes les plus poignants, _la torture par l’espérance_[65], nous
entraîne à la suite du vieux rabbin Aser Abarbanel, depuis un an
tourmenté au fond d’une geôle de l’Inquisition, et cherchant à s’évader.
Les inquisiteurs l’ont prévenu, le soir, qu’il ferait partie, le
lendemain, d’un autodafé; après leur départ il s’aperçoit que la porte
de son cachot est mal verrouillée, il la pousse, il se glisse en rampant
contre la paroi d’un corridor infini. Des inquisiteurs le rencontrent et
n’ont pas l’air de le voir. Il arrive, après d’épouvantables angoisses,
au seuil de jardins merveilleux; il se croit sauvé

  et, pour bénir encore le Dieu qui lui accordait cette miséricorde, il
  étendit les bras devant lui, en levant les yeux au firmament. Ce fut
  une extase.

  [64] Baudelaire, dont il est proche, soutenait, avec Edgar Poë, dans
    ses _Curiosités esthétiques_, ce paradoxe que le beau est toujours
    _bizarre_.

  [65] Voir les _Nouveaux contes cruels_.

  Alors, il crut voir l’ombre de ses bras se retourner sur lui-même:--il
  crut sentir que ces bras d’ombre l’entouraient, l’enlaçaient,--et
  qu’il était pressé tendrement contre une poitrine. Une haute figure
  était, en effet, auprès de la sienne. Confiant, il abaissa le regard
  vers cette figure--et demeura pantelant, affolé, l’œil morne,
  trémébond, gonflant les joues et bavant d’épouvante.

  --Horreur! Il était dans les bras du grand Inquisiteur lui-même, du
  vénérable Pedro Arbuez d’Espila, qui le considérait, de grosses larmes
  plein les yeux, et d’un air de bon pasteur retrouvant sa brebis
  égarée!

  Le sombre prêtre pressait contre son cœur, avec un élan de charité si
  fervente, le malheureux juif, que les pointes du cilice monacal
  sarclèrent, sous le froc, la poitrine du dominicain. Et, pendant que
  le rabbin Aser Abarbanel, les yeux révulsés sous les paupières, râlait
  d’angoisse entre les bras de l’ascétique dom Arbuez et comprenait
  confusément _que toutes les phases de la fatale soirée n’étaient qu’un
  supplice prévu_, celui de l’Espérance, le Grand Inquisiteur lui
  murmurait à l’oreille, d’une haleine brûlante et altérée par les
  jeûnes:

  --Eh quoi, mon enfant! A la veille peut-être du Salut, vous vouliez
  donc nous quitter!

En ses plus infimes détails ce récit atteste une science de terreur
hallucinante; C’est la _réussite_ d’un art affiné à l’excès. Mais on
voit trop bien de quelle intention factice il procède: Villiers avait lu
_le Puits et le pendule_; il se plut à démontrer qu’en se passant des
engins matériels dont Edgar Poë s’était aidé pour créer une effroyable
fiction, il obtiendrait un effet d’horreur, d’une intensité plus haute
et stupéfiante. Il a gagné cette sorte de pari, superbement. Malgré
tout, l’anormale et atroce férocité du cauchemar volontaire provoque
dans notre esprit une réaction de méfiance; il consent à la secousse,
une fois, par surprise; quand on relit plus froidement, on découvre dans
la liaison des épisodes une série d’hypothèses arbitraires et forcées;
et comment s’attarder en compagnie du monstrueux sans admettre la
perversion esthétique qu’érigeait en précepte ce vers paradoxal:

    Le _charme_ de l’horreur _n’enivre_ que les forts?

Le goût de l’horrible correspond à celui de l’artificiel. L’existence
réelle dévoile une masse de petites noirceurs beaucoup plus que des
drames atroces. L’artiste en quête d’atrocités risque de se perdre hors
nature; son imagination l’emmène comme un somnambule courant sur la
gouttière d’un toit. _Le Puits et le pendule_, _les Diaboliques_, _la
torture par l’espérance_[66] sont des chefs-d’œuvre d’exception, tels
que des plantes magiques dont les fleurs éblouissantes auraient bu les
vapeurs d’un sol saturé de poisons. Sans doute le satanisme emerge-t-il
palpablement des perversités extrêmes. Mais les fumées du puits de
l’abîme ont des principes mortels pour ceux-là qui ne veulent plus rien
respirer d’autre. Un art surnaturaliste ne peut rester humain et naturel
que s’il est nourri, comme au moyen âge, par une foi ingénue. Dante
vivait, en familier avec les trois mondes suprasensibles; aussi
transposait-il sans effort ni déformation les accidents terrestres en
réalités transcendantes; et son Paradis faisait équilibre à son Enfer.
Baudelaire, Edgar Poë, Barbey d’Aurevilly, Villiers de l’Isle-Adam,
Huysmans ont restitué dans l’art la présence d’un Surhumain malfaisant;
ils n’ont su rouvrir le Jardin des Béatitudes. Il s’ensuit que leur
satanisme est souvent outré, maléfique, et, même sincère, ressemble à de
la littérature.

  [66] V. aussi dans les _Amants de Tolède_ (_Nouveaux Contes cruels_)
    l’étrange invention de cruauté sadique attribuée à Torquemada.

Chez Villiers, magnifique écrivain pourtant, la fréquente absence de
naturel se réfléchit dans ses façons d’écrire. Il appartint à l’espèce
des hommes de lettres qui ont deux styles: l’un, quand ils parlent ou
écrivent spontanément; l’autre, quand ils font une œuvre.

Sans aller, comme certains esthètes, jusqu’à se convaincre que, pour
avoir un style, on doit énoncer les choses en des termes dont personne
n’userait, il composait à ses idées un vêtement de songe. Il aurait pu
obéir aux appels faciles de l’improvisation; il produisait, au
contraire, avec une difficulté voulue. Lorsqu’il travaillait,

  il se couchait--fût-ce au milieu du jour--rapprochait du lit son
  pupitre, et là rêvait les phrases, les regardait se former mot à mot,
  prendre leur âme en même temps que leur corps. Mais ce choix du
  vocable ne s’accomplissait pas aisément, car sa probité d’artiste se
  laissait combattre par des scrupules étrangers[67].

  [67] Gustave Guiches, cité par ROUGEMONT (_Villiers de l’Isle-Adam_,
    p. 110).

Il pesait les mots, disait-il, «dans des balances en toile d’araignée».
Ce n’était point à la manière d’un rhéteur, d’un parnassien choyant une
épithète pour elle-même. Il se tourmentait d’enclore dans une période
toute la puissance de synthèse visionnaire qu’elle pouvait susciter.
Moins simple que Flaubert, il ne visait pas, comme lui, à la seule
netteté plastique; il voulait pénétrer au delà des formes. «Va oultre»,
lui enseignait une des deux devises de sa race. Il cherchait à voir et à
révéler l’intime des êtres, à faire sentir le mystère dont ils sont
pleins. Voici, par exemple, l’évocation nocturne d’un coin de Jérusalem,
dans le palais de Salomon:

  Au-dessus d’eux, à hauteur des feuillages extérieurs, la mystérieuse
  Salle des Enchantements, œuvre des Chaldéens, la Salle où mille
  statues de jaspe font brûler une forêt de torches d’aloès, la haute
  Salle des festins, aux colonnades mystiques, exposée à tous les vents
  de l’espace, prolonge, au milieu du ciel, le vertige de ses
  profondeurs triangulaires: les deux côtés de l’angle initial
  s’ouvrent, en face du Moria, sur la ville ensevelie dans l’ombre du
  Temple, tiare lumineuse de Sion[68].

  [68] _L’Annonciateur_ (_Contes cruels_, p. 323).

Qu’on ne demande pas à de telles phrases le relief architectural d’un
lieu bien défini; Villiers nous apporte moins et plus; il entre-bâille,
dans le brouillard d’un rêve, la salle inimaginable où brûle, aux mains
de mille statues, «la forêt des torches»; et, dominant Sion, la forme
mystique de leur flamboiement lui apparaît semblable à «une tiare
lumineuse». Or, pouvait-il configurer cette hyperbole de splendeur et ne
pas imposer à l’expression quelques violences anormales? Des trouvailles
de ce genre: «prolonge le vertige de ses profondeurs triangulaires»
correspondent à une complication décadente de style, telle qu’en
poursuivent, aujourd’hui encore, des symbolistes attardés. On dirait que
pour ces chercheurs de quintessence les rapports habituels des mots
rendent un son usé de vieil orgue. Villiers, après Baudelaire et Poë,
semblait trop souvent écrire dans cet état d’hyperacuité lucide que
détermine l’opium, au début de l’ivresse[69]. Le simple et le réel lui
devenaient alors inexistants et l’on s’explique des paysages, comme
celui-ci, où lui-même reconnaît une sorte de simulation imaginaire:

  C’était le crépuscule d’une journée d’éclipse. A l’Occident, des rais
  d’une aurore boréale allongeaient sur tout le ciel les branches de
  leur sinistre éventail. _L’horizon donnait la sensation d’un décor_...
  Du sud au nord-ouest se roulaient de monstrueux nuages pareils à des
  monceaux de ouate violette, bordés d’or. Les cieux paraissaient
  _artificiels_[70].

  [69] Tout le monde sait que Poë et d’autres entretenaient avec des
    liqueurs fortes leur exaltation quotidienne. Villiers fut-il exempt
    de ces habitudes? Ceux qui l’ont connu l’affirment, quoiqu’il passât
    au café la plupart de ses nuits.

  [70] _L’Ève future_, pp. 313, 314.

De même, quand il essaie d’illuminer l’intérieur des âmes, il s’évertue
à être profond, profond jusqu’au vertige, mais ne l’est point sans des
obscurités inquiétantes:

  Lorsque le front seul contient l’existence d’un homme, cet homme n’est
  éclairé qu’au-dessus de la tête; alors, son ombre jalouse, renversée
  toute droite au-dessous de lui, l’attire par les pieds, pour
  l’entraîner dans l’Invisible. En sorte que l’abaissement lascif de ses
  passions n’est strictement que le revers de la hauteur glacée de ces
  esprits[71].

  [71] _L’Annonciateur_ (_Contes cruels_, p. 333).

Dans un poème légendaire, la surtension descriptive, les nuages du
sentiment appartiennent, en un certain sens, à l’irréalité du sujet.
Mais au théâtre, il est plus difficile d’accepter des hommes et des
femmes vêtus comme nous et déclamant des proses lyriques qu’à leur place
jamais des humains vraisemblables n’auraient l’idée de concevoir. Les
deux dernières parties d’_Axel_ (le monde occulte et le monde
passionnel) résistent, par là, aux conditions normales du verbe
scénique; Axel, maître Janus, Sara, discourent comme des livres; ou
plutôt c’est, en eux, Villiers dont le lyrisme métaphysique dialogue
avec lui-même.

En 1870, il put faire jouer un petit drame à deux personnages, _la
Révolte_[72], impeccablement écrit, d’une perfection de langage même
trop stricte pour sembler vraie. Le sujet met aux prises un banquier et
sa femme, lui, sec et positif, elle, affamée de tendresse sentimentale
et de poésie. Or, les moindres paroles de ce bourgeois sont ornées de la
distinction concise, tranchante propre à Villiers; l’ironie de l’auteur
perce partout, notamment en cette tirade[73] où Félix déclare:

  Je n’aime pas les montagnes trop hautes, _ni dans les personnes_, ni
  dans la nature. Si l’on veut être sublime... qu’on le soit du moins
  avec discrétion.

  [72] LEMERRE, éd.

  [73] Pages 26-27.

Après quelques représentations orageuses, _la Révolte_ tomba et n’a
jamais été reprise. Une des causes de son échec fut l’écriture
continuellement «artiste» de scènes où la médiocratie moderne ne pouvait
reconnaître le timbre de sa voix vulgaire.

Villiers de l’Isle-Adam suscite peut-être l’impression de l’artificiel,
parce qu’il demeure aristocrate, alors que le naturel, en son temps, eût
été de sentir et de parler comme un bourgeois. Mais son art est vraiment
factice, toutes les fois qu’il se trahit, soucieux de se faire valoir
avant de faire valoir les choses mêmes qu’il veut rendre. Car, en somme,
c’est ici la ligne de partage entre le naturel et l’artificiel: quand un
sentiment spontané, une juste interprétation de l’humain ou du divin
prédomine sur les procédés esthétiques et le mirage verbal, l’écrivain
est proche du naturel, de la bonhomie, et il a les plus hautes chances
de s’y maintenir, s’il se soumet et s’efface devant les réalités.
Seulement, les réalités, il faut y croire, et l’idéaliste Villiers, trop
souvent, incline à les tourner en un jeu. C’est alors que la bonhomie
lui manque avec la simplicité.

                   *       *       *       *       *

Cependant l’artificiel, pour achever de se définir, a besoin d’être mis
en contraste avec ce qui ne l’est pas. Villiers, dans ses plus franches
inspirations, atteignit cet état de foi intuitive où la sincérité du
cœur et de l’intelligence donne l’irrésistible accent du vrai.

Il échappe d’abord à l’artificiel par le désir de s’en évader. Un
admirable élan lyrique, dans l’_Ève future_, énonce douloureusement
cette angoisse de l’Illusion qui se voudrait existante et réelle, tandis
qu’elle n’est qu’une apparence, un songe et un écho. Hadaly regarde le
parc illuminé par la lune:

  Nuit, dit-elle, avec une simplicité d’accent presque familière, c’est
  moi, la fille auguste des vivants, la fleur de Science et de Génie
  résultée d’une souffrance de six mille années. Reconnaissez dans mes
  yeux voilés votre insensible lumière, étoiles qui périrez demain; et
  vous, âmes des vierges mortes avant le baiser nuptial, vous qui
  flottez, interdites, autour de ma présence, rassurez-vous! Je suis
  l’être obscur dont la disparition ne vaut pas un souvenir de deuil...
  O parc enchanté! Grands arbres qui sacrez mon humble front des reflets
  de vos ombrages! Herbes charmantes où des étincelles de
  rosée s’allument et qui êtes plus que moi! Et vous, cieux
  d’Espérance,--hélas! si je pouvais vivre! Si je possédais la vie! Oh!
  que c’est beau de vivre! Heureux ceux qui palpitent! O Lumière, te
  voir! Murmures d’extase, vous entendre! Amour, s’abîmer en tes joies!
  Oh! respirer seulement une fois, pendant leur sommeil, ces jeunes
  roses si belles! Sentir seulement passer le vent de la nuit dans mes
  cheveux! Pouvoir, seulement, mourir![74]

  [74] Pages 343-343.

En attestant par la voix d’Hadaly que la science ne peut contrefaire la
vie, œuvre transcendante, Villiers énonçait donc implicitement:

La vie, hors de ma pensée, existe et j’y crois. Ève, c’est la vie.

Dans ce roman bizarre où il déploie une ingéniosité prodigieuse à
transmuer en poésie une fiction scientifique, s’est délivrée sa
nostalgie de la femme idéale ayant une âme parfaite comme son corps, de
l’Ève pétrie par les mains divines; il ne rêve pas un paradis futuriste,
il se ressouvient de l’Éden perdu. La soif d’absolu dont il brûlait ne
pouvait se calmer qu’en buvant dans les yeux de la créature désirable la
lumière de l’Essence incréée. Il retrouvait l’appétit platonicien et
chrétien de la Beauté pure, de l’Être. Celte et gentilhomme,
ataviquement initié au culte de la femme, il a fait entreluire, en
beaucoup de ses contes, des figures d’héroïnes délicates et sublimes,
qu’à force de sincérité il rend vraisemblables:

  Je sentais, dit l’ami de Mlle d’Aubelleyne, que c’était seulement la
  transparence de son âme qui me séduisait en cette jeune femme, et que
  toute passionnelle pensée, à sa vue, me serait toujours d’un idéal
  mille fois moins attrayant que le simple et fraternel partage de sa
  tristesse et de sa foi.

Ruth Moore[75], Frédérique[76], Paule de Luçanges[77] portent le commun
signe d’une distinction mystique, éthérée et grave, qui évapore en
partie la substance charnelle de leur réalité et les laisse pourtant
vraies, au moins d’une vérité de songe, exemplaires de la Femme presque
restituée à sa candeur et à sa perfection primordiales.

  [75] Dans son drame, _Le Nouveau Monde_.

  [76] _L’amour sublime_. (_Nouveaux Contes cruels_.)

  [77] _La Maison du bonheur_ (_Histoires insolites_).

D’autre part, quand Villiers a voulu rendre la bassesse ou la perversité
féminine, s’il n’a pas éludé quelques lieux-communs romantiques (sa
Mistress Andrews du _Nouveau Monde_), il a buriné avec une force
incisive, et sans lourdeur, ces modèles effrayants de sottise égoïste ou
de professionnelle dépravation, Miss Alicia Clary, la cabotine pour qui
sa voix et sa beauté ne sont qu’un gagne-pain, et Miss Evelyn Habal, la
danseuse qui mène, par une lente déchéance, son amant jusqu’au suicide.
Il serait difficile d’exposer plus pertinemment le mécanisme d’une
passion dégradante qu’en cette aventure d’Anderson avec Miss Evelyn
Habal, et Villiers atteint une des causes les plus secrètes du prestige
meurtrier que détiennent de pareilles femmes:

  Leur action fatale et morbide sur leur victime est en raison directe
  de _la quantité d’artificiel_ dont elles font valoir--dont elles
  repoussent plutôt--le peu de séductions naturelles qu’elles
  possèdent[78].

  [78] _L’Ève future_, p. 191.

Évidemment, son optique d’idéaliste l’induisait trop à distribuer les
humains en deux catégories: ceux que tourmente un idéal et ceux qui
végètent dans le terre-à-terre des calculs et des convoitises. Il n’en
eut pas moins, sur la vie quotidienne, des intuitions d’une certitude
prophétique. A ses yeux, par exemple, émanciper les appétits de la
plèbe, c’était déplacer le faix des souffrances et l’accroître au lieu
de l’alléger:

  La victime, une fois ses liens desserrés, n’a guère d’autre idéal que
  d’en étreindre le col de son libérateur, car la place des misérables
  ne saurait demeurer vacante en ce monde, et l’on ne peut en racheter
  un seul qu’en se substituant à lui[79].

  [79] _Tribulat Bonhomet_, p. 161.

Il éprouvait, devant la bassesse des masses, un dédain compatissant
qu’il a transcrit en plus d’un pathétique symbole: tel le mendiant
centenaire assis contre la grille du parvis Notre-Dame et clamant:

  Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît[80].

  [80] _Vox populi_. (_Les Contes cruels_.)

La voix de ce pauvre, voix _vraie_, intime voix du Peuple lamentable,
persiste à travers les tumultes des événements, toujours la même, et
perpétue

  la prière occulte de la Foule

qui ne voit pas sa misère et ne se sait point aveugle. Tel aussi le
messager triomphal envoyé des Thermopyles à Sparte par Léonidas et les
Trois Cents. Il porte l’annonce de la victoire, mais on le prend pour un
fuyard, et, du haut des murs, les citoyens le lapident, crachent sur
lui. Il tombe, une nuée de corbeaux le déchire encore vivant; il meurt,

  l’âme éperdue de cette seule gloire que jalousent les dieux et fermant
  pieusement les paupières pour que l’aspect de la réalité ne troublât
  d’aucune vaine tristesse la conception sublime qu’il gardait de la
  Patrie...[81]

  [81] _Impatience de la foule_ (_Contes cruels_.)

Comme Vigny, mais sans y mettre sa glaciale désespérance, Villiers
comprenait la majesté des agonies silencieuses et de la résignation dans
la mort. Son duc de Portland, lépreux et moribond, étendu, à minuit, sur
la grève où sa fiancée s’agenouille près de lui, ne profère avant
d’expirer que ces trois mots:

  «--Au revoir, Hélena!»[82]

  [82] _Duke of Portland_ (_Contes cruels_).

Au sens des grandeurs aristocratiques Villiers ajouta celui des
sublimités populaires, témoin la parole de Ruth dans son drame, le
_Nouveau-Monde_:

  Mon Dieu, bénissez ce pain qui va devenir du sang pour couler au nom
  de la Liberté[83].

  [83] _Le Nouveau Monde_, acte IV, p. 132.

Sans rester captif des élégances artificielles, il sut mettre au
théâtre, selon leur vérité triviale de sentiment et d’élocution, des
types plébéiens comme le forçat Pagnol et le sinistre Père Mathieu[84].
Dans le mode comique, quelle satire exactement réaliste du petit
bourgeois, l’ineffable scène du _Socle de la Statue_[85], le dialogue de
l’épicier Gambade et de son épouse, le soir où est élu député leur fils
Pantaléon!

  [84] Personnages de l’_Évasion_, drame en 1 acte (Stock. éd.).

  [85] _Le socle de la Statue_, nouvelle insérée dans un recueil
    posthume. _Chez les passants_ (Comptoir d’édition, 1890).

D’autre part, le dernier des l’Isle-Adam, pour servir des causes qu’il
jugeait sacrées, déploya, en plus d’une rencontre, une éloquence de
haute allure, invinciblement démonstrative. L’entretien du Duc et du
Chevalier[86], après la mort du Comte de Chambord, indique, sur l’avenir
possible de la monarchie, des vues essentielles.

  [86] _Propos d’au-delà_ (Ajoutés aux _Nouveaux Contes cruels_.)

Dans un ordre de conceptions plus stable, le premier acte d’_Axel_,
taillé au cœur des liturgies monastiques, en développe non seulement les
magnificences tangibles, mais l’intime ascétisme. Le conflit muet de
Sara, la novice, et des forces traditionnelles qui s’évertuent à la
retenir, l’abbesse et l’archidiacre dressés comme des images de vitrail,
et si vivants dans la roideur oppressive de leur dogmatisme, la
jubilation nocturne de Noël, le _Non_ terrible qui, tombant des lèvres
de Sara, à l’instant de proférer ses vœux, change en ténèbres d’horreur
l’allégresse de l’office, le geste de la rebelle, quand elle contraint,
la hache en main, l’archidiacre à descendre dans le caveau de l’_in
pace_ où il voulait la faire pâtir, cet ensemble, d’une puissance
barbare et d’une angoissante solennité, forme un des plus beaux poèmes
catholiques qu’on ait jamais rêvés.

Enfin, à n’envisager, chez Villiers de l’Isle-Adam, que l’ironiste et le
lyrique intime, dans son ironie même les vérités surabondent. Les
bassesses des temps modernes, le mercantilisme, le scientisme,
l’avilissement des intelligences, l’idolâtrie du Progrès resteront
marqués, par ses mots incisifs, d’une cicatrice de plus en plus nette et
mordante, à mesure que l’expérience des générations aura mieux accusé la
justesse de ses traits. Sa revanche sur les sottises et les iniquités
dont il souffrit leur survivra.

Son lyrisme, plus abstrait que sentimental, délie des nuances inédites
dans les clairs-obscurs mal explorés de la vie intérieure. L’invisible,
dans ses phrases, _donne plus au visible qu’il n’en reçoit_. Sa vision
atteste, au delà des phénomènes, des régions irrévélées. Le plus
saisissant, peut-être, de ses contes, l’_Intersigne_[87] nous met de
plain-pied avec des mondes inconnus et proches dont nous sépare
seulement la geôle obscure de nos sens. Là, le surnaturel s’insère, sans
violence factice, parmi des conjonctures tragiquement simples et
normales. A une époque négatrice du mystère, Villiers aura été l’un des
hommes par qui le mystère a dit d’une voix inéludable: J’existe. Et sa
prose, avec des sonorités neuves, nous chante l’antique mélodie des
siècles où le cœur des hommes montait de ce qu’ils voyaient à ce qu’ils
ne voyaient pas. Ses métaphores font souvent entreluire des horizons
immenses, comme l’arche prismatique d’un arc-en-ciel illumine, dans un
soir humide, des avenues indéfinies de nuées.

  [87] Dans les _Contes cruels_.

Tout cela n’est point de l’artificiel, mais de la profonde réalité.

J’achève ces réflexions, ma fenêtre ouverte en face du jardin même dont
les arbres, il y a trente ans, purent consoler ses yeux de moribond.
Derrière ces marronniers plus touffus qu’alors le soleil décline ainsi
qu’une strophe expire aux lèvres lasses d’un poète, et demain, revivra,
aussi jeune qu’hier. Quelques mois avant la mort de Villiers, un autre
mourant, et aussi glorieux, Barbey d’Aurevilly, regardait, le jour de
Pâques, ces mêmes arbres, une dernière fois. Pourquoi Barbey
d’Aurevilly, moins affiné, moins artiste, nous semble-t-il plus sain et
fort que Villiers de l’Isle-Adam? Une dédicace de son _Chevalier
Destouches_ à Victor-Émile Michelet abrège le secret de sa supériorité:

«En agissant, dit-il des héros de son roman, _ils firent nos livres_.
Nous n’avons su que les écrire.» D’Aurevilly considérait que l’action
est la fin suprême. L’Axel de Villiers déclarait au contraire: «J’ai
trop pensé pour daigner agir.» Or, on a vu quelles suites impliqua cette
erreur d’isoler la pensée de l’acte. L’art, issu du réel, doit tendre,
de toute son énergique certitude, au réel, afin d’accroître, dans ce qui
mérite de durer, la permanence de l’Être.



LE GRECO DE MAURICE BARRÈS ET LE GÉNIE MYSTIQUE DE L’ESPAGNE


L’Espagne offre à Maurice Barrès une somme de coïncidences avec sa
complexion et son esprit que nul pays, sauf la Lorraine, ne lui
réserverait.

Extérieurement, on imagine sans peine son profil parmi ceux des
gentilshommes en noir qui, sur la toile de Greco, assistent à la
sépulture du comte d’Orgaz. Chez lui, comme chez ces Tolédans, se
discerne un fond «nerveux et triste», un ensemble d’indolence
aristocratique et d’énergie disciplinée, une âme voluptueuse et pourtant
sévère, de l’entêtement au point d’honneur et à certaines traditions, il
faut ajouter ce que lui-même dit de leur peintre, un art maître de soi,
«éliminant avec un magnifique sang-froid, tout ce qui n’est pas
l’essentiel», d’une «intensité froide et lumineuse», capable de «rendre
sensible la métaphysique qui enveloppe ses modèles», et surtout «ennobli
de rêverie religieuse».

La forme de sa pensée s’ajuste aux lignes de paysages taillés à reliefs
concis, plus impérieux que suaves, où une lumière presque abstraite,
d’un gris cendré, comme l’aimait Vélasquez, anime de ses vibrations
rythmiques les plus ténus détails.

L’Espagne qui lui correspond le plus exactement me semble celle de
Tolède, beaucoup plus que l’autre, dont il écouta «la chanson» avant
d’écrire: _Du sang, de la volupté et de la mort._ Dans les impressions
qu’il avait reçues de cette dernière, quelque chose persistait des
images que nous en rapportèrent un Mérimée, un Gautier, un Hérédia. Sans
doute, la Séville qu’a depuis magnifiée Louis Bertrand dans ses fresques
du _Rival de don Juan_ pouvait retenir quelques jours son admiration
d’artiste; aujourd’hui encore il aime «la plénitude sensuelle qui
s’exhale des vigoureux chevaux d’Andalousie, d’une jeune Sévillane
éclatante..., des énormes œillets parfumés de Cordoue». Mais ce qu’il y
a, dans l’Espagne populaire, d’exubérance, de jovialité, d’emportement,
de faconde et de gesticulation le divertit sans le pénétrer[88]. Au
rebours, il devait s’attacher à l’Espagne castillane et noble, recluse
en ses villes de province, dans ses maisons armoriées, dans «la
courtoisie de sa vieille civilisation», dans ses orgueils et sa foi. La
singularité des âmes l’y attire et le mystère des races complexes que le
principe catholique a domptées sous lui.

  [88] Barrès me disait un jour qu’il aimait peu Goya, même le Goya
    jeune, éblouissant du Prado. C’est qu’il sent sous cet éclat charnel
    un fond de vulgarité.

C’est le mysticisme contemplatif de Greco qui fixa son attrait pour ce
peintre étrange; les chapitres ramassés comme des eaux-fortes où il fait
saillir les caractères de Tolède aboutissent à une sorte d’essai sur la
mystique espagnole, à une apologie succincte de la vie supra-sensible.
Mais, bien que cet ordre de réflexions énonce le mouvement de son
intelligence vers une spiritualité de plus en plus ferme, il n’y porte
aucun dogmatisme et se contente de transcrire ce qu’il a ressenti dans
une église, un couvent ou en face de quelques tableaux.

A ceux même qui ne connaissent ni Tolède ni l’Espagne, il impose la
justesse de ses observations. Une des forces de M. Barrès est de savoir,
en présence d’un objet ou d’un problème, découvrir d’un coup d’œil le
point vif qu’il faut atteindre, reconnaître la position à prendre et s’y
tenir obstinément. Quand d’aventure il décrit, des traits rapides lui
suffisent pour configurer les linéaments des êtres et ce qu’il appelle
«leur qualité morale».

Je revenais d’un pèlerinage transpyrénéen lorsque je lus son livre; je
pus d’autant mieux saisir l’exactitude de ses notations sur le
catholicisme espagnol; autour d’elles mes souvenirs se brodaient. Là où
il montre, dans la cathédrale de Tolède, des enfants de chœur «courant
comme des estafettes», j’en revoyais deux, pendant une grand’messe, à
Barcelone, qui, au sortir de la sacristie, s’en allaient par une nef,
babillant, riant, et se faisant l’un à l’autre un simulacre de
génuflexion gentille et preste, sans indécence ni vulgarité. De même,
son simple mot sur «les trilles des sonnettes» à l’Élévation, me
représentait un clergeon, les mains pendues à une corde, dans l’attente
de l’instant où le prêtre s’agenouillerait devant l’Hostie, et alors un
soudain carillon, dégringolant en tierces, de clochettes criardes dont
la frénésie prolongée semblait vouloir rendre plus prodigieux le Mystère
accompli sur l’autel.

Un des traits qui sautent aux yeux dans la dévotion espagnole est
justement la familiarité avec les choses saintes, l’aisance où l’on est
chez Dieu, comme chez soi. Les fidèles ignorent les allures compassées
que nous infligea le rationalisme janséniste. D’autre part, il leur
manque cet élément d’apologétique qui nous vient de la chaire, si
indigente qu’elle soit; les prêtres espagnols débitent, pour la plupart,
leurs sermons avec une effrayante volubilité; ils paraissent se piquer
de ne jamais respirer entre les phrases. L’auditoire est mis hors d’état
de suivre des idées, et il s’en passe, attentif seulement à la mimique,
au rythme des périodes et au son des mots vénérables.

Tandis que, dans nos cathédrales, tout converge unitairement à la grande
nef et au maître-autel, le coro qu’enferme un jubé et où s’isolent les
chanoines ne laisse autour de la Capilla mayor qu’un espace restreint.
Les fidèles s’éparpillent le long des chapelles ou s’en vont aux
multiples autres églises; jamais, sauf pour les grandes fêtes, on n’a
l’impression d’une foule assemblée et ordonnée dans une ferveur
compacte. Les retables dorés, les statues étagées au creux des niches et
les baldaquins en style baroque ont l’air de ne s’étaler que pour
flatter l’orgueil des sacristains et réjouir les yeux des pauvresses
qui, assises sur leurs talons, dévident tout haut leur chapelet.

Ce faste, M. Barrès en élucide d’un mot l’origine, lorsqu’il évoque «le
triomphe de l’Église militante» proclamé par ces «orchestres de fer,
d’argent, de marbre et d’or». Le catholicisme d’Espagne, en conflit
permanent avec le génie sémitique, marqua sur lui sa victoire par une
emphase qu’excitait l’appétit d’hidalgos pauvres pour les opulences les
plus arrogantes.

Au fond, la même passion de vivre que révèle la sensualité de ce peuple
se transmue en désir mystique. Tendu vers la certitude de la possession,
il veut avoir, dès ici-bas, dans la bouche, le goût de ce qui ne peut
pas mourir. C’est pourquoi le dogme de la Présence réelle seul assouvit
sa foi. Maurice Barrès a très bien vu que le catholicisme espagnol est,
avant tout, «eucharistique». Et ce réalisme sacramentel fut l’aliment du
réalisme dans l’art; le plus laid des gueux semblait aux peintres avoir
le droit de prendre place, tel qu’il était, sur une toile, aussi bien
qu’il l’avait de s’agenouiller à la Table sainte.

De même, dans un pays où l’adoration de la femme se changeait volontiers
en idolâtrie chevaleresque, ce sentiment épuré, surnaturalisé, élança
les âmes au culte éperdu de la Vierge immaculée. Si la personne du
Christ souffrant se présentait aux imaginations avec des plaies rouges
et des opprobres tangibles, c’était moins un instinct de volupté cruelle
qui se complaisait à ces violences qu’un besoin de sentir, de savourer
la Rédemption dans la vue d’une chair divine humiliée et du précieux
Sang répandu.

Il ne faudrait pas en conclure que la piété des Espagnols s’arrête
grossièrement à des images. M. Barrès admire leur noblesse de
contemplation ascétique, où il veut reconnaître pourtant des affinités
juives et arabes.

Mais une énergie s’y ajoute que les sémites avaient peu connue, le libre
amour conquérant Dieu par la plénitude de la foi, une sorte
d’aimantation qui précipite vers les gloires célestes l’être spirituel
et arrache les corps eux-mêmes à leur poids corruptible.

Chez les saints espagnols ce don d’extase--très différent des visions
passives comme celles des Prophètes juifs--atteignit une puissance
vraiment sans égale. L’exemple le plus extraordinaire que j’en connaisse
se rencontre dans la vie de saint Jean de la Croix. Il s’entretenait un
jour avec sainte Thérèse, séparé d’elle par une grille, lorsqu’il sentit
soudain que la véhémence du désir de Dieu le soulevait au-dessus du sol;
il résistait à l’impulsion, pesait sur le siège où il était assis, mais,
malgré lui, montait, et sainte Thérèse, à son tour, emportée par la même
ardeur, perdait terre, s’élevait.

Un tel épisode explique comment les peintres de l’époque surent fixer,
sans froideur ni contorsions, de semblables états surnaturels. Le _Saint
Herménigilde_ d’Herrera le Vieux bondit, un crucifix au poing, vers les
espaces radieux d’où les Anges lui tendent les bras, et il n’a point
d’autres ailes que l’espérance et la charité. Nul, mieux que Greco, n’a
rendu cette ascension des formes allégées de la misère terrestre. Le
Christ de sa _Résurrection_, mince, démesurément long, son étendard à la
main, se délivre du sépulcre; les gouffres du ciel l’aspirent hors de
nos ténèbres; il monte comme une pierre descend. Dans sa _Pentecôte_,
analyse avec émotion Maurice Barrès, «les Apôtres et les saintes femmes
s’élancent d’un seul et même mouvement, hors de leur condition
naturelle, pour rejoindre l’Esprit-Saint qui plane lumineusement. Nous
les voyons devant nous qui se spiritualisent. Un enchantement
d’enthousiame les perce et les transfigure, les héroïse.»

Cette transposition des apparences au sein d’une lumière extatique
développe dans la pensée de M. Barrès une curiosité dont les effets
dépassent la mystique et l’art espagnols, parce qu’elle touche au plus
intime de la vie spirituelle. L’idée de perfection qu’énoncent les
figures de Greco ne repose point sur l’harmonie plastique; souvent il
étire les corps, projette sur les visages une clarté «spectrale». Y
a-t-il donc un déséquilibre supérieur à l’harmonie? Ou bien ne faut-il
pas une rupture d’équilibre pour constituer un équilibre plus parfait?
Tout élan vers l’Invisible suppose le dédain d’une santé moyenne,
l’immolation des appétits inférieurs, et l’art lui-même, chez ceux qui
s’y donnent absolument, devient un mode d’ascétisme dont Flaubert a
condensé le symbole en cette phrase d’une de ses lettres: «De cet arbre
au feuillage verdoyant je voulais faire une colonne toute nue pour y
poser tout en haut je ne sais quelle flamme céleste.»

Maurice Barrès, en d’autres temps, semblait suivre un idéal analogue à
celui de Gœthe, la mise en œuvre méthodique de toutes ses facultés
d’homme, afin de porter son Moi au plus haut degré possible de puissance
et de bonheur. Aujourd’hui, sans renoncer aux fins immédiates, il se
prend à concevoir que la perfection dernière est le fruit du Sacrifice.
Mais qui donc peut lui en offrir l’exemple? Ce ne sera ni Greco ni aucun
artiste de la plus mystique Espagne. Seuls, les Saints réconcilient avec
une pleine aisance l’éternel et le transitoire: sainte Thérèse et saint
Jean de la Croix n’ont-ils pas écrit, l’un son livre des _Fondations_,
l’autre ses _Maximes et avis spirituels_, deux merveilles de sagesse
pratique? L’harmonie des forces que paraissait rompre le perpétuel
holocauste de leur corps et de leur volonté était refaite en eux
supérieurement par la Grâce.



MAURICE BARRÈS ET SA PENSÉE RELIGIEUSE

La colline inspirée


J’ai relu ces jours-ci, à loisir, comme elle le mérite, cette œuvre
haute et singulière. Les idées qui la supportent, les figures qui s’y
développent se sont façonnées et liées lentement dans une âme
méditative, jusqu’à ce que leur ensemble ait pris la cohésion, l’ampleur
d’un poème symphonique où l’on perçoit sous la mélodie dominante les
sonorités multiples de motifs accidentels et néanmoins profonds. Maurice
Barrès a voulu concentrer autour des Baillard et de la colline mystique
toute la geste du pays lorrain; quand bien même ses personnages sont un
peu minces pour loger la richesse des sens qu’il lui plut d’accumuler en
eux, la force grave de son lyrisme les soutient dans des aspects
héroïques interrompus seulement par des phases de «platitude» et de
triviales misères. Sur le «mamelon herbu qui marque le plus haut point
de la colline», il a vu, à travers le vent et la pluie d’automne, monter
les ombres tristes des trois prêtres hérésiarques. Ce qu’il a pu ranimer
de leur histoire authentique, ce qu’il en a deviné par son intimité
native avec la campagne lorraine, il le retrace en traits sûrs et
concis, selon sa manière d’interpréter moralement les faits et d’en
construire une idéologie. D’un crayon décisif il indique l’essentiel de
leur vie extérieure, mais dégage plus encore les mouvements de leurs
âmes associés aux vibrations des paysages, à l’âpreté des mœurs
traditionnelles et surtout aux vertiges d’un mysticisme déréglé.

Si l’on veut pénétrer les déviations mentales d’un hérétique, il faut
suivre le vintrasien Léopold Baillard en ses frénésies douloureuses et
tenaces. Barrès a supérieurement exposé le désordre de cette
intelligence croyante qui répudie tout médiateur et toute hiérarchie.
Dans la mise en valeur d’un tel caractère rien n’était plus difficile
que d’exprimer sans parti pris d’aversion ni complaisance sentimentale
l’amalgame d’absurdité et de foi splendide, de grandeur et de ridicule
inhérent à ses actes. Lorsque, dénué de ressources, il va mettre aux
pieds d’une statue de Marie la bourse des quêtes, dans l’espoir qu’un
miracle la remplira, son élan serait admirable s’il partait d’une
confiance humble et non d’un orgueil d’illuminé. Ailleurs, quand il se
raidit contre l’amertume des opprobres en se comparant au Christ insulté
par la populace, c’est l’orgueil aussi qui change un sentiment sublime
en une illusion démente. Après «l’Année noire», qu’il avait prophétisée
avec enthousiasme--car le fanatique, observe Barrès, reçoit de ses
visions un surcroît d’énergie, alors même qu’elles le terrifient,--il
prononce un mot d’une surprenante clairvoyance, mais où se soulage son
amour-propre exaspéré:

«Les Français n’ont pas été assez malheureux... C’est à recommencer.»

L’art de Barrès, sobre et dédaigneux des gros effets comme des analyses
pesantes, laisse sentir par de simples, mais fortes notations, en quoi
ce révolté verse dans le faux, et d’autant plus qu’il se croit dans le
vrai, qu’il s’engage sans cesse sur la lisière du droit sentier pour en
ressortir à l’instant. Et les désastres de ses ambitions, au lieu de lui
rendre une vue nette de ses erreurs, l’y emmurent plus obstinément. Il a
beau, avant de mourir, signer une rétractation; son idée fixe ou plutôt
la volonté fanatique de Vintras s’entête à le dominer. Il ne veut ni ne
peut comprendre qu’il s’est trompé:

«Vintras, tu as passé par ces épreuves.» Telle est sa parole suprême.

Cette tragédie d’une âme insoumise me semble d’un prodigieux attrait;
elle eût été pourtant plus poignante si l’écrivain y avait infondu les
terreurs et les extases d’une foi dont il aurait l’immédiate expérience.
En plus d’un épisode, il fait entrevoir la présence possible d’un agent
démoniaque: c’est la nuit, dans la Chartreuse de Bosserville, où Léopold
«sent quelque chose entrer et s’arrêter auprès de son lit... Ce qu’il
sentait là, près de lui, vivant et se mouvant, c’était abstrait comme
une idée et réel comme une personne... Et, le plus odieux, c’est que
cette chose, il ne pouvait la fixer nulle part. Elle ne restait jamais
en place, ou plutôt elle était partout à la fois, et s’il croyait par
moment la tenir sous son regard, dans quelque coin de la chambre, elle
se dérobait aussitôt pour apparaître à l’autre bout». C’est la tentative
diabolique de Sœur Lazarine[89] voulant séduire l’Abbé Florentin. Ce
sont les simagrées mêmes de Vintras, ces exhibitions d’hosties
sanglantes ou parfumées, de calices vides tout d’un coup remplis de vin,
supercheries probables d’un bateleur--autrement, on devait y reconnaître
des phénomènes d’un satanisme effrayant;--mais, en racontant ces faits
étranges, Barrès observe l’attitude d’un historien poète que son sujet
captive, il n’éprouve ni de donne l’appréhension d’une réalité
surnaturelle.

  [89] Barrès a très bien senti, mais montre discrètement qu’une
    exaltation mystique sans contrainte pouvait aboutir, chez les femmes
    surtout, à des fureurs hystériques et à des égarements charnels.

Quelle est donc au juste sa pensée devant ces visionnaires? Outre la
poésie lorraine de leur histoire, était-ce une curiosité de psychologue
qui l’attirait à s’y enfoncer? Ou bien poursuivait-il cette
investigation en homme troublé par les problèmes de l’Invisible et qui
veut au moins voir clair dans la notion qu’il s’en fait?

Après la campagne que nul, à sa place, n’eût menée à bien et qu’il a
soutenue avec une ténacité si noble en faveur des églises, beaucoup de
catholiques attendaient la _Colline inspirée_ comme un livre où
s’attesterait une volonté de croire, où celui qui s’évertue à sauver les
murs et les voûtes du sanctuaire entrerait dans la nef pour
s’agenouiller. Ils ont été déçus; certains même--et ceux-là ont eu tort,
je crois--se sont scandalisés que des prêtres et des religieuses
apparussent en des postures de déchéance et d’indignité. Pour moi, je
n’ai point eu d’étonnement, vu la position déjà prise par Maurice Barrès
devant l’Église et ses dogmes, et qu’il n’a pas encore dépassée.

La _Colline inspirée_ me produit, avant tout, l’impression d’une enquête
intérieure poursuivie par le moraliste sur son mode de religiosité et
d’orthodoxie positiviste; je l’y retrouve avec cette combinaison de
fantaisie lyrique, voluptueuse et d’intellectualisme dont il
s’affranchira peut-être un jour.

Au début du livre, l’idéalisme renanien pèse davantage sur son esprit;
«L’âme! Le ciel! écrit-il p. 17, vieux mots dont la magie garde sa
force!» On croirait réentendre avec un autre son la phrase fameuse:
«Dieu! l’âme! l’immortalité! tous ces bons vieux mots!»... Seulement
Renan ajoutait: _Un peu lourds peut-être_, et ceci, Barrès ne le
penserait plus.

Il s’est rendu compte que l’adoration religieuse est nécessaire aux
âmes, et il accepte le catholicisme en tant que ses principes répondent
à nos besoins actuels de civilisés et de Français. Mais, dans la
religion, il admet la croyance elle-même, non l’objet de la croyance.
D’où le malaise que nous cause plus d’une page de la _Colline inspirée_.
A nous qui possédons la Face vivante de l’Homme-Dieu et de sa Mère, que
nous importent Rosmertha, la grâce équivoque et défunte de
l’Hermaphrodite, et toutes les fausses images évanouies devant la clarté
du Christ!

Le poète écoute les _Symphonies sur la prairie_, le chant qui sort de
deux âmes, celle de l’enthousiaste sans loi, et celle du prêtre fidèle à
la règle. Il perçoit avec délices leur alternance et serait affligé si,
«en ce drame musical», l’une des deux parties manquait. Qui des deux a
raison contre l’autre, le Père Aubry ou Léopold? En fait, la droiture de
Barrès n’hésite pas; il conclut à la nécessité salutaire de
l’orthodoxie, et présente comme juste, si dure qu’elle soit, la
condamnation du schismatique. Seulement, il ne reconnaît point l’essence
éternelle et absolue de la hiérarchie, cette émanation de l’autorité du
Verbe, allant du Consécrateur invisible à l’évêque qui consacre le
prêtre, et du prêtre à la communion des fidèles. La chapelle, dans
l’_Épilogue_, nous dit:

«Visiteurs de la prairie, apportez-moi vos rêves pour que je les épure,
vos élans pour que je les oriente... Je prolonge la prairie, même quand
elle me nie. _J’ai été construite, à force d’y avoir été rêvée..._ Qui
que tu sois, il n’est en toi rien d’excellent qui t’empêche d’accepter
mon secours... Nous avons été préparés, toi et moi, par tes pères[90].
Comme toi, je _les incarne_...»

  [90] Entre cette conception et celle de Charles Maurras on a signalé
    des analogies. L’une et l’autre coïncident, en effet, sur ce point.
    Mais, dans l’ensemble, les tendances religieuses de Barrès
    contredisent les principes de Maurras, puisqu’il fait une large
    place au «sentiment».

Sous l’éloquence de ce langage persiste l’inadmissible idée que le
catholicisme, comme tout autre système religieux, a été préparé par les
rêves des générations et constitué par une loi toute naturelle
d’ordonnance et de discipline, en d’autres termes, qu’il n’est pas
vraiment divin, au sens où nous y croyons.

Il y a pourtant, au seuil du même Épilogue, un passage qui laisse
percer, chez Maurice Barrès, une inquiétude mystique plus sérieuse,
c’est en sa réflexion sur les saisons qui recommencent:

«Combien de fois me sera-t-il donné de tourner dans ce cercle qui, moi
disparu, continuera infatigablement?»

L’énigme de la mort s’offre sur son chemin, et il ne fuit pas devant
elle. Le seul endroit de la _Colline inspirée_ où l’émotion de
l’écrivain impose un tour de vérité à son expression de la foi
catholique, n’est-ce pas l’admirable chapitre qui raconte la fin du
vieux Baillard réconcilié?

Après une telle œuvre, je ne vois pour son art qu’un moyen de grandir.
Dieu ne lui a pas fait largesse de si beaux dons uniquement afin que son
âme «se donne en spectacle à elle-même». Ce musicien prestigieux est
attendu aux orgues saintes où peut seule résonner la mélodie des
certitudes. Avant d’y poser ses doigts, il lui reste à prier avec nous
pour que l’Esprit descende en lui.



GEORGES DUMESNIL


Au moment où j’appris sa mort, le matin du 7 août[91], je descendais
entendre la messe à l’église voisine. On y célébrait un service pour un
soldat tombé au loin; un drapeau, derrière le catafalque, était déployé.
Dans l’affliction qui m’absorbait, je ne pus suivre les rites, écouter
l’absoute qu’en appliquant tout l’office à notre ami, comme si son corps
eût été là, entre les cierges. Certes il méritait bien le grand repos,
lui qui a tant travaillé, et la lumière promise, après l’avoir si
fermement attendue. Et n’avait-il pas succombé, lui aussi, pour la
France, ayant souffert pour elle plus que beaucoup de soldats dans les
tranchées?

  [91] Dumesnil est mort le 31 juillet 1916.

Dumesnil est un des Français qui ont pris le plus au sérieux la guerre.
Dès le commencement il avait offert à Dieu sa propre vie, s’il lui
plaisait de la prendre afin que le pays fût sauvé. Durant les premiers
mois, il traversa de terribles angoisses, «il eut des sueurs froides»,
déclarait-il ensuite, à la pensée d’un désastre possible. Il connaissait
les Allemands, il avait vu de près leur force d’oppression; peut-être
même se l’exagérait-il; et il se disait que la supériorité d’une
civilisation ne suffit pas à la défendre: les Barbares, au Ve siècle,
culbutèrent l’Empire romain; or, jamais leurs dévastations n’ont été
pleinement réparées ni vengées.

Ses _Réflexions pendant le combat_ soulagèrent ses tourments et sa juste
haine. Quelle revanche sur les Germains, ces notes incisives où, à la
façon d’un chirurgien inflexible, il dépouille et charcute l’épaisseur
de leur pédantisme, les replis de leur férocité perverse! Il continua,
deux ans, cette vivisection; et, si répugnante que fût la matière,
jamais sa main ne trembla. Néanmoins son sang-froid couvrait des
violences qu’il se fatiguait à réprimer: contrainte héroïque, mais qui
aggrava le mal dont il a péri.

Dumesnil, d’ailleurs, dans l’ensemble de ses actes, maîtrisait sous le
calme du philosophe une poignante sensibilité. Il a été un des rares
penseurs de sa génération vraiment dignes du nom d’intellectuel,
épithète souvent dérisoire, que l’on colle sur des cerveaux sensitifs,
hors d’état de joindre logiquement deux idées. Il mit «toute sa
conscience à développer au plus haut point dont il était capable la
faculté raisonnante[92]». Pourtant sa raison ne put mater sans des
luttes constantes ses nerfs douloureux. S’il n’avait été chrétien, cet
effort d’ascète s’évertuant vers une paix difficile l’eût mené au
non-espoir stoïque. Il en sortit vainqueur, usé, malgré tout, par sa
victoire même. «Philosopher, c’est apprendre à mourir.» Dumesnil le
comprenait mieux que Socrate; bien qu’il aimât la vie présente et les
joies de son activité, il s’était longuement préparé à autre chose; il
vivait comme un homme qui attend un Visiteur dans la nuit et tient sa
lampe allumée...

  [92] _Revue de la Jeunesse_ du 25 février 1914.

Ses amis savent ce qu’ils perdent en le perdant. Sa droiture de cœur
leur assurait dans son intimité une plénitude de confiance; il appelait
l’affection par une bonté large et accueillante, mais si discrète
qu’ayant beaucoup d’amitiés il semblait appartenir uniquement à chacune
d’elles.

Un vigoureux instinct de paternité l’attirait vers la jeunesse, et les
jeunes gens venaient à lui. J’en ai vu plus d’un, après une simple
rencontre, se donner sans réserve à son ascendant. Ils sentaient en sa
personne une force directrice; et sa bonhomie l’établissait de
plain-pied avec eux. Il savait les mettre en valeur, les modelait à son
image sans opprimer leurs qualités propres. Le plus fervent de ses
disciples fut Léon Silvy, mort, hélas! en 1907; personne ne rendra
gloire à Dumesnil autant que Silvy l’a fait dans ses lettres[93].
Dumesnil était aimé des jeunes parce qu’il était jeune encore aux
alentours de la soixantaine, ouvert à l’imprévu des enthousiasmes,
presque naïf dans certaines admirations.

  [93] Elles ont été réunies en volume (Beauchesne, éditeur).

En même temps, sa perspicacité faisait, pour une grande part, le charme
de son commerce. Il n’eut rien d’un dilettante instable. Mais, au lieu
de se claquemurer dans un dogmatisme de pédagogue ou de métaphysicien
abstrus, à l’intérieur de quelques principes, sans fenêtres sur l’espace
tangible, son expérience s’appropriait les faits significatifs aussi
bien que son intuition pénétrait les âmes. Il laisse en histoire des
vues originales; il discourait pertinemment sur les peintres; il
commentait avec profondeur les poètes, exerça lui-même ses dons
poétiques et dramatiques. L’art et la philosophie n’étaient point devant
ses yeux deux mondes étrangers l’un à l’autre; son esprit de synthèse
s’attachait à réaliser leurs multiples points d’harmonie, à transmuer
l’idée en image, ainsi qu’à illuminer l’image par l’idée.

Les hommes de la génération antérieure à la sienne, un Taine, un
Flaubert, convoitaient une sorte d’universalité encyclopédique.
Dumesnil, en une sphère plus modeste, manifesta comme un XVIIe siècle
succédant à une Renaissance exubérante[94]. Il se souciait peu
d’accumuler; il triait, il ajustait. Je retrouve, dans sa manière de
concevoir et d’écrire, le génie strict d’un Malherbe. Descartes était
son maître. A l’époque de Boileau, il se serait vu rangé parmi ceux
qu’on appelait alors «les honnêtes gens». Quand paraîtra, plus tard, sa
correspondance, elle étonnera par l’ampleur toute moderne des sujets
qu’elle touche et enrichit, mais nous y admirerons aussi la tenue, la
dignité, l’aisance, la sagesse pondérée d’un Français de l’ancien temps.

  [94] Flaubert voulut être un classique; mais il était enclin aux
    expressions débordantes, Rabelais l’enivrait: «Ce que j’aime, dit-il
    dans une de ses lettres, c’est l’exubérance.»

Ces qualités fussent demeurées vaines, si la foi ne les eût fertilisées.
Je viens de songer au XVIIe siècle. Le christianisme, tel que Dumesnil
l’exprimait, évoque la religion d’un auditeur de Bossuet, une religion
solide et pratique, plus raisonnable qu’exaltée, sociale et charitable
avec mesure. Il laissait à Huysmans la recherche des singularités
particulières aux états mystiques. Ce n’était pas qu’il fût dénué de
mysticisme. Je me souviens même d’un surprenant épisode qu’il me confia:
il avait une sœur cadette, fort pieuse; elle mourut à dix-sept ans;
quelques années après, un jour qu’il se débattait intérieurement dans
une crise de désespoir, il reçut tout d’un coup la certitude sensible,
miraculeuse d’une communication avec l’absente, et se trouva aussitôt
délivré. Dumesnil fut cependant un mystique de raison plutôt que de
sentiment. Lorsqu’il se convertit, des motifs doctrinaux, métaphysiques,
le décidèrent:

«J’étudiai le concept de Dieu, comme il se forme dans la philosophie
antique, et je fus surpris de reconnaître par raison que le concept de
la Trinité chrétienne comblait d’une richesse infinie tout ce que
l’intelligence humaine avait pu pressentir, et qu’il se présentait à
elle comme un bloc de diamant où elle ne saurait trouver une fissure...

«Le cruel problème de notre liberté n’avait cessé de me mettre à la gêne
depuis que les termes s’en étaient posés devant moi; le déterminisme
scientifique et positiviste appesanti sur ma génération m’en faisait
entrer les chaînes dans la chair. Je les rompis. Je reconnus que le
mécanisme universel ne menait à rien et équivalait au néant, mais voici
qu’en approfondissant ces difficultés et ces pensées, je tombai dans une
doctrine de la causalité qui, déchirant le réseau mathématique, me
menait tout droit à la grâce...

«De là, je devais venir aux rapports de Dieu avec le monde et l’homme,
au lieu de la grâce; et si je restai fidèle à ma maxime de discerner en
tout le meilleur, il est facile d’imaginer où il éclatait à mes yeux. Il
fallait m’aveugler volontairement ou voir le Médiateur, seul armé de son
infinie puissance sacrificielle.

«A ce point d’évidence, j’étais tenu de me rendre ou de m’abîmer. Mais
qu’on se rassure: j’avais un collaborateur qui ne voulait pas me laisser
perdre. Pour avoir suivi une marche intellectuelle, je serais bien
insensé et mal converti, si je m’en attribuais le mérite. Comment Dieu
acheva le dialogue avec moi qui pensais d’abord parler seul, c’est mon
affaire. Elle avança peu à peu, par une foule de réflexions et de
mouvements[95].»

  [95] «Une conversion intellectuelle» (_Revue de la Jeunesse_.)

Dumesnil n’aurait écrit aucun livre, sa vie mériterait d’être offerte en
haut exemple à tous les Français qui savent penser. Mais son œuvre est
debout, telle qu’une maison bien construite avec des pierres de choix et
où chaque chose est à sa place.

Normand, il s’entendait à bâtir, et mieux que les Normands; car, tandis
que la maison normande, presque dépourvue d’ouvertures sur le dehors,
paraît égoïste, inhospitalière, la sienne déployait les deux battants de
ses portes à quiconque n’était pas indigne de s’y abriter.

Beaucoup y séjournèrent, apprirent, en considérant la fière solidité des
charpentes et les délicatesses des sculptures, à vivre selon les
conceptions de l’architecte. Ce serait assez, pour aimer Dumesnil, de
savoir qu’il contribua de tout son labeur à refaire une France
vigoureuse, croyante, ordonnée, amie du beau. L’influence d’un homme ne
s’évalue pas au chiffre d’éditions qu’ont eu ses ouvrages. Parfois les
livres qui ont le plus agi sur une génération sont ceux dont elle parle
le moins. Mais, disait le Prophète, «comme la pluie descend du ciel et
enivre la terre et la pénètre, et donne la semence à celui qui sème et
le pain à celui qui mange; ainsi ma parole, celle qui sortira de ma
bouche, ne reviendra pas à moi _vide_, mais elle fera tout ce que j’ai
voulu et prospérera dans les choses pour lesquelles je l’ai envoyée».

On peut trouver inique, à l’égard de Georges Dumesnil, la disproportion
entre l’importance de ses travaux et leur demi-obscurité. Sa mort même
n’a décidé qu’un petit nombre de critiques[96] à s’occuper de lui. Cette
ingratitude des temps est trop explicable. Un philosophe ne devient
célèbre que si on annonce à son de trompe l’extraordinaire de ses
doctrines. Dumesnil enseignait en province; et il était trop digne, il
n’aurait pas organisé autour de sa chaire un orchestre forain. La simple
rectitude de ses vues, la sévérité de son exposition ne pouvait captiver
qu’une élite; le public inconsistant, celui qui s’est engoué de
l’_Évolution créatrice_, ignora Dumesnil ou le négligea. Les autres
philosophes, cela va de soi, se seraient bien gardés de propager son
nom; lorsqu’on tient les «têtes de pont» du succès, on n’accorde le
droit de passage qu’à des médiocres. Quant aux catholiques, leurs
enthousiasmes s’évadent trop souvent vers ce qui est à côté ou en dehors
de l’orthodoxie. Il avait un moyen pourtant de s’imposer aux badauds:
faire valoir sa conversion. Mais il estimait que la pudeur sied à un
converti et méprisait les gens qui battent monnaie avec le récit de
leurs incroyances. Il recevait sans déplaisir les témoignages d’estime
spontanés et ne s’abaissait point à en quêter auprès des puissants.

  [96] Entre autres, Julien de Narfon dans un généreux article du
    _Figaro_ (8 août 1916).

Mais voici l’heure, pour nous, de le proclamer en toute certitude:
Dumesnil a été le _seul_ philosophe spiritualiste ayant continué après
Maine de Biran et Ravaisson la forte tradition cartésienne. Il a été
notre _seul_ métaphysicien catholique, seul à construire une ontologie
rationnelle adéquate à la foi; et je ne sais rien de comparable au
_Miroir de l’Ordre_[97], cette synthèse abrégée des rapports de Dieu
avec l’univers que le mystique voit consommés dans le sacrement de
l’Eucharistie:

  [97] Le _Miroir de l’Ordre_ parut d’abord, en 1902, à Aix-en-Provence,
    dans le _Pays de France_, la revue qu’avait fondée notre ami commun,
    Joachim Gasquet; il fut ensuite réédité en plaquette dans la
    Bibliothèque de l’_Amitié de France_ (Beauchesne, éd.).

«Le corps glorifié de Jésus-Christ dans l’Eucharistie réalise avec un
infini pouvoir, sous les conditions prescrites par la Providence,
l’ubiquité imitée laborieusement et à un degré toujours relatif par tout
corps mobile; dans l’Eucharistie sont souverainement conciliés
l’activité d’un corps capable de se mouvoir avec un pouvoir infini et le
repos de ce corps dans chaque lieu où il est. Le miracle y est le type
et la raison de l’ordre naturel.

«Et l’Eucharistie, qui est une intussusception de Dieu par l’homme, est
inversement et par l’interpénétration de la grâce une intussusception
spirituelle de l’homme par Dieu. L’homme qui y concourt d’un plein
abandon entre dans le courant même du souffle divin, du Saint-Esprit
qui, par son aspiration, l’emporte sur la voie infinie de Dieu.»

Ses ouvrages purement spéculatifs, le _Rôle des concepts_, le
_Spiritualisme_, les _Conceptions philosophiques perdurables_, la
_Sophistique contemporaine_ exigent du lecteur, s’il veut tout saisir,
une certaine préparation. Au contraire, sa vaste étude sur l’idée de
l’évolution appliquée à la littérature et surtout l’_Amitié de France_
représentent la pensée concrète de l’essayiste, du moraliste et de
l’artiste. L’_Amitié de France_, en ses neuf années de développement, a
pu former une excellente image de ce que serait notre pays, libéré du
désordre révolutionnaire, avec la variété de ses provinces, la vigueur
de ses traditions restaurée, sa vie sociale, politique et ses arts
groupés autour du vieux clocher roman, sous l’immuable devise des
peuples qui veulent vivre: _Diex aïe._ Cette admirable revue, paraissant
tous les trois mois, pouvait donner mieux que des articles; chapitres
philosophiques, essais d’histoire, poèmes, analyses critiques y
alternaient selon un tranquille équilibre; et l’on était sûr d’y
trouver, comme dans les ateliers des anciens Maîtres, du travail solide
et probe, le rythme d’une vérité bien assise et d’une beauté pleine; car
Dumesnil était un écrivain net, grave, possédant la science du verbe et
la puissance de colorer l’abstraction; sa prose, tout imbue qu’elle fût
des classiques, possédait un accent ferme qui la rendait reconnaissable
entre mille. Il est attristant de savoir que l’_Amitié de France_,
impossible à soutenir sans celui dont la personnalité l’emplissait, nous
quitte avec lui. C’est le lieu de redire un mot du grand Ancêtre qu’il
glorifia souvent, de Barbey d’Aurevilly:

  _Dieu ne veut pas que ceux qu’il aime achèvent rien._

Je pense à vous, mon cher Dumesnil, en ce soir d’été, sur ce quai désert
du port de Brest, où volontiers vous m’eussiez accompagné, vous que
l’Océan grisait et qui rêviez autrefois d’être un marin. L’Occident
retient encore le prisme du crépuscule. Devant moi, dans l’ampleur de la
rade, les ombres des nuages sont en suspens sous les eaux pâles et
mordorées. Les navires de guerre, presque sans feux, reposent comme des
îlots morts ou des cathédrales de plomb. Pas un phare ne s’allume. Une
barque rentre, sa voile brune pend le long du mât. Un paquebot s’éloigne
vers le chenal de la passe; l’inconnu du large, déjà comblé par les
brumes, l’aspire doucement. Les arêtes des jetées, les môles des
falaises, les pentes des collines, tout devient vague comme s’il n’y
avait derrière que du vide et de l’infini... La mer descend, je la vois
à peine; elle ne fait aucun bruit; mais son odeur s’évapore des grèves
qu’a mouillées le flot; et je sais qu’_elle_ est là. La nuit s’est
dépliée, comme un drap funèbre, sur nos têtes; mon cœur est anxieux. Où
êtes-vous, heureux ami? Hors des ténèbres, hors du chaos, et à jamais.
Vous tenez la plénitude de l’Être; pour vous l’éternel Présent
resplendit. Vous nous laissez dans le noir, au bord d’une ère effrayante
et sublime dont nous ne connaissons que les douleurs. Nous allons
pourtant, nous aussi, vers le terme de notre attente, comme dans une
église, quand une foule va communier, ceux qui sont au bas de la nef
avancent lentement vers la table sainte, mais ils avancent, jusqu’à ce
que ce soit leur tour enfin.



HISTOIRE DE MON AMITIÉ POUR CAMILLE SAINT-SAËNS


Le 17 décembre 1921, les amis de Saint-Saëns apprenaient tristement que,
la veille au soir, vers dix heures, cet homme prodigieux avait terminé
sa longue carrière.

Je portai longtemps ce deuil en silence. Mais Saint-Saëns a tenu dans
mon passé une place tellement haute et intime que ma mémoire se plaît à
revenir aux temps heureux de notre amitié. Le livre où je fixai autour
de son œuvre une synthèse des formes musicales[98] a rempli dix années
de ma jeunesse. Ceux qui l’ont lu ou le liront le comprendront mieux
quand ils sauront l’ensemble de ses origines et toutes les circonstances
qui le suivirent. On me pardonnera si, en voulant exposer mes relations
avec ce grand mort, je parais écrire un chapitre de ma vie.

  [98] _Les grandes formes de la Musique_.

                   *       *       *       *       *

Il était venu à Lyon--ma ville natale--en 1876, pour diriger au
Grand-Théâtre _Étienne Marcel_. Son passage laissa une forte impression,
mais seulement dans les milieux très musicaux. Ses œuvres étaient alors
jugées trop audacieuses, savantes à l’excès. Quelques années plus
tard--j’avais treize ans--j’entendis un soir mon père et ma cousine
Émilie Lucas jouer la Sonate pour violoncelle en _ut_ mineur. Ce fut une
secousse inoubliable.

Il faut dire que mon père, violoncelliste fougueux, au jeu mordant et
contrasté, déchaînait en cette sonate ses propensions batailleuses; et
la pianiste lui donnait superbement la réplique, dramatisant les
épisodes, sans énerver la sévérité de l’ensemble. Mon enthousiasme eut
pourtant d’autres causes que la vigueur de l’exécution.

La _Sonate_ exaltait mon sens inné du _tragique_. Depuis mon enfance, je
vivais subconsciemment dans l’attente--non dans l’angoisse--de choses
terribles. J’étais né deux ans avant 70; mon père, avec le pessimisme
outrancier des monarchistes d’alors, prédisait à chaque instant que la
guerre allait recommencer et que les Allemands, cette fois, «ne feraient
de nous qu’une bouchée». Je sentais la France vraiment amoindrie;
j’avais assisté à des expulsions de religieux qui m’indignèrent. Je
gardais le pressentiment de catastrophes expiatrices; il ne m’accablait
point, me haussait au contraire vers l’inconnu des actes héroïques.

Dans les thèmes et l’élan de la Sonate, je percevais d’une façon obscure
un état d’esprit correspondant. L’andante, par son calme de liturgie, me
transportait sous les nefs de la proche cathédrale, de cette cathédrale
Saint-Jean que je ne puis jamais revoir sans y reconnaître
l’architecture et la couleur de ma vie secrète.

Enfin, je trouvais dans le dernier temps un sauvage essor nostalgique;
mes appétits d’indépendance et de bonheur sans limite se laissaient
emporter sur ce torrent. Je regardais, en écoutant, une toile d’Isidore
Flachéron qui représente la cour intérieure d’une mosquée d’Alger. J’y
voyais des tombes, un minaret, des femmes en blanc, voilées, et un vieux
dattier, courbé par sa haute taille, élancé contre le ciel céruléen, un
ciel comme à Lyon je n’en avais jamais soupçonné.

Pouvais-je me douter qu’un jour j’habiterais à deux pas de cette
mosquée, que cette petite cour deviendrait un lieu choisi pour mes
heures de paresse méditative?

Je ne présumais pas non plus que je connaîtrais, à Alger même, l’auteur
de la Sonate.

Telle fut ma première rencontre avec lui; elle décida une passion
durable. J’étudiai la Sonate; j’arrivai à l’exécuter assez bien; mon
père consentit à la jouer avec moi, en public, devant un nombreux
auditoire. Je la reprenais tout seul, par cœur, pour le plaisir de m’en
gorger, indéfiniment et sans lassitude.

Vers la même époque, j’eus l’occasion d’entendre le _Déluge_. Comme
j’avais l’imagination emplie de scènes bibliques, j’entrai aisément dans
l’esprit de l’austère oratorio. Je me souviens de l’impression
hallucinante du prélude. L’image que j’ai précisée depuis, au sujet des
dernières mesures en mineur: «Quelqu’un, à la nuit tombante, marche sur
les eaux solitaires, attendant l’arche et l’homme nouveau», je la vis
s’ébaucher ce jour-là, devant la transition suspensive et formidable des
basses.

Je ressens encore aujourd’hui la fraîcheur idéalement simple de la
phrase du contralto: «_C’était un homme juste_», et le calme du chant
des cordes qui succède au tableau du cataclysme.

Quand se développa la fugue terminale: _Croissez et multipliez_, de
l’escalier où je me tenais debout, dominant la salle au plafond noyé
d’oriflammes et la foule qui me semblait immense, je crus voir, du fond
des siècles, comme une seule armée, se déployer la file interminable,
magnifique des générations...

Du temps que j’étais étudiant, j’assistais un soir à une représentation,
paisible et terne, de _Mireille_. Au moment où elle finissait, le
régisseur vint sur la scène annoncer que l’illustre pianiste Paderewski
allait jouer le concerto en _ut_ mineur de Saint-Saëns. Paderewski,
traversant Lyon, offrait à son ami Luigini et à ses musiciens la fête
imprévue d’une audition tardive. Il arriva, long et pâle, la tête nimbée
de ses cheveux aériens, surnaturel comme un fantôme--l’heure des
fantômes allait sonner. La manière fatidique dont il fit vibrer la
phrase initiale m’est restée pour jamais dans l’oreille. Entre chaque
morceau, je hurlais, je trépignais d’enthousiasme. Les impressions que
j’ai, depuis, évoquées sur ce concerto sont une faible réminiscence de
cette ivresse corybantique. L’indifférence d’une partie des auditeurs la
tournait en une sorte de furie guerrière qu’ensuite une Polonaise de
Chopin porta au paroxysme.

Luigini, chef d’orchestre entreprenant, avait organisé de beaux concerts
symphoniques. A l’un d’eux il donna la symphonie de Saint-Saëns avec
orgue. Je suivis les répétitions; je pénétrai dans ses replis cette
œuvre immense. Dix ans après, lorsque j’eus entre les mains, pour la
commenter, la partition, je la lus comme une chose familière dont les
sonorités chantaient en moi. J’en dégageai une synthèse du monde,
théologique et dantesque, laquelle se retrouve au fond de tous mes
livres.

Mais Samson eut sur ma pensée une action encore plus décisive. L’ardeur
de la foi, le conflit de la chair et de l’esprit, du Dieu vivant et des
Puissances ténébreuses, le châtiment du désir et la rédemption par la
douleur, tout ce que j’ai exprimé _nécessairement_ vivait dans ce drame
et dans cette musique.

Pourquoi, même aujourd’hui, ne puis-je entendre sans un frisson le début
du premier acte ou le _lamento_ de la meule? Assurément, la lecture des
Psaumes et de _Job_[99] me préparait à comprendre la _ligne_ et l’accent
des mélodies, mais surtout elles me révélaient dans leur beauté
persuasive le mystère d’expiation où s’enfonce toute expérience humaine;
car Samson, c’est le «purement humain», défini par Wagner, sans que nul
de ses héros ait pu tout à fait l’incarner.

  [99] Un poète lyonnais, Jules Beauverie, me dédia la paraphrase qu’il
    en fit dans ses _Poèmes bibliques et évangéliques_ (1889), sachant
    l’attrait particulier que m’inspirait ce livre sublime.

Ce drame lyrique enfermait un autre élément de vérité--et j’allais
bientôt le connaître--l’expression du pays où le musicien l’avait
composé, de l’Afrique ardente et douloureuse.

A la fin de septembre 1891, je partis pour Alger.

                   *       *       *       *       *

Saint-Saëns y vint passer l’hiver, comme les années d’avant; à cause de
sa poitrine délicate, le froid lui était insupportable. On lui proposa
de faire jouer dans la cathédrale sa messe de Requiem; l’organiste, M.
Roy, était de nos amis; il m’avertit du soir où le Maître dirigerait la
répétition des chœurs et de l’orchestre. Là, pour la première fois, je
vis Saint-Saëns.

J’ai dit, dans _Les grandes formes de la musique_, la majesté funèbre du
décor, l’église tendue de noir et sans lampes, le chœur illuminé où les
choristes, des Pères blancs, se massaient autour de l’orgue. Assis
devant le triple clavier, Saint-Saëns présentait le profil dominateur
d’un aigle apocalyptique. A l’instant où j’entrai, les trompettes du
_Tuba mirum_ lançaient leur quinte nue, _ut sol_, terrible dans sa
simplicité; l’orgue y répliqua par un accord fracassant comme si, d’un
bloc, l’univers croulait dans un gouffre sans nom.

J’eus la vision du _Jour de colère_, cet éperdument qui agenouillait les
foules du moyen âge sous une rafale d’angoisse, à l’idée du Juge ouvrant
le Livre de vie.

Saint-Saëns--il l’a énoncé plusieurs fois--envisageait, malgré lui, dans
le dogme, le principe de crainte que la dévotion moderne en voudrait
éliminer. Cependant, le _quid sum, miser..._ attendrissait d’une pitié
l’anéantissement où il se terminait, et le _Recordare_ balança une
supplication indiciblement douce, coupée, il est vrai, par des reprises
de terreur.

Je me livrais d’un cœur trop plein à cet émoi religieux pour apercevoir,
en certaines parties du _Requiem_, des procédés de métier plutôt qu’une
volonté pieuse. Mais l’_Agnus Dei_ me transporta, lamentation chargée de
splendeur qui se déroulait, comme un cortège flamboyant, autour de
l’éternelle Victime. J’y sentais réalisé le rythme de souffrance et de
gloire où triomphe l’équilibre catholique.

Quelques semaines après, l’excellente Mme Roy, la femme de l’organiste,
nous offrit d’aller en sa compagnie faire une visite à Saint-Saëns. Il
habitait la Pointe Pescade. La route, au delà de Saint-Eugène, était
d’une sauvagerie magnifique, tournant, le long de la mer, au bas de
collines touffues taillées en cônes, en mamelons, avec des ravins
broussailleux.

La maison qu’il avait louée regardait une petite lande étrangement rude.
Des ânons y paissaient et quelques chèvres. Un Arabe, tresseur de
nattes, y avait bâti une cabane parmi des aloès, des figuiers de
Barbarie; tout au bout, sur un roc d’un noir basaltique, se raidissait
la tour ébréchée d’un fortin turc, tellement roussie par le soleil et
brûlée par la salure des embruns qu’à de certaines heures elle semblait
en feu. On entendait la mer s’ébrouer contre la falaise, comme une
jument dans son écurie. Ce jour-là, un ciel grisâtre l’ensommeillait
sous des brumes. Par des temps clairs, je l’avais vue de ce promontoire,
bondir, toute sa crinière au vent, étincelante, et mordre la côte
abrupte comme un mors blanc d’écume.

Saint-Saëns m’accueillit avec l’affabilité d’un artiste qui sait trop
ses prééminences pour s’en prévaloir et pontifier. Il avait une
singulière animation de mouvements et de paroles[100]; original sans le
vouloir, étranger à tout cabotinage. Son zézaiement ne choquait point
comme un ridicule, pas plus que sa voix, nasillarde et mordante. Il
était _lui_ dans ses moindres gestes.

  [100] V. dans _Les grandes formes de la Musique_ son portrait plus
    développé.

Sur sa table s’étalaient les pages du trio en _mi_ mineur qu’il
terminait à ce moment. Nous lui demandâmes de se mettre au piano; il
s’empressa de très bonne grâce; c’était son plaisir d’en donner à ses
visiteurs, et j’ai compris, dans la suite, qu’il trouvait ainsi une
occasion de travailler même en leur présence; car il cherchait peu les
compliments.

Il nous joua, entre autres choses, une transcription du quatuor d’_Henri
VIII_; ce morceau, pour des raisons qui dépassaient la musique, m’était
cher depuis mon adolescence.

Son jeu se distinguait par une franchise d’attaque foudroyante, une
fabuleuse légèreté--plus étonnante encore à l’orgue qu’au piano--; sa
rectitude évitait la sécheresse. Hors de sa musique, ce qu’il rendait le
mieux, c’était Rameau, Bach, Mozart, Beethoven. Chopin et
Schumann--j’entends le Schumann lyrique--étaient moins dans ses cordes.

Nous le quittâmes, très contents de sa réception. Une seule chose me
heurta: comme il nous raccompagnait dans son jardin, jusqu’à la porte
mauresque de la villa, quelqu’un fit allusion au _Pater_ de l’Évangile.
Saint-Saëns décocha contre le texte divin une boutade voltairienne. Je
protestai; il répliqua, et je compris qu’il avait perdu l’intelligence
des vérités supérieures. Mais son actuel aveuglement empêchait-il ses
plus belles œuvres d’avoir mûri dans la lumière de la foi?

On donna _Samson_ au théâtre d’Alger; il conduisit l’orchestre, le soir
de la première représentation. J’écrivis un article que publia une revue
depuis longtemps défunte, la _Chronique africaine_. J’y marquais surtout
les rapports de la couleur musicale avec la terre d’Afrique, proche
parente de l’Orient où Samson périt d’avoir connu Dalila.

Le surlendemain, je rencontrai Saint-Saëns dans une soirée; il m’apprit
qu’il m’avait lu et que j’allais recevoir une lettre de lui: «J’ai tâché
de ne pas vous dire des sottises.» Sa lettre, en effet, débordait d’une
satisfaction véhémente. Il vint chez moi, un peu plus tard, à
l’improviste, me remercier et fit à mon piano rétif l’honneur de le
dompter sous ses doigts impérieux.

L’hiver d’après, je le vis rarement, sauf à la fin de la saison. Le 1er
avril 93, il joua pour la première fois en public sa fantaisie avec
orchestre, _Africa_. La veille, à la répétition, je lui tournai les
pages. Au bout du presto, comme je tournai une seconde en retard, je me
souviens qu’il roula contre moi des yeux furibonds.

Dès ce temps-là, je songeais à une vaste étude sur son œuvre; et je
l’avais tout de suite conçue comme un monument d’ensemble, où
Saint-Saëns serait considéré parmi le chœur des grands musiciens. Le
monument aurait pu écraser l’homme, et l’arc de triomphe devenir un
catafalque. La preuve du haut génie de Saint-Saëns, c’est qu’il soutint
le fardeau d’un tel hommage, et, récemment, ayant relu pour une nouvelle
édition mon livre vieux de vingt ans ou plutôt de trente,--si je remonte
à ses origines,--j’ai eu la certitude que l’ampleur de son plan était
justifiée.

Je ne lui parlai de mon dessein qu’en 94, à l’issue d’un concert donné
par la romantique Mme Jaëll. Il ne fut pas, à vrai dire, très
encourageant. Me jugeait-il téméraire? Volontiers méfiant, se tenait-il
sur le qui-vive? Je crois surtout que mon projet l’étonna, lui parut
invraisemblable. Non qu’il sût être exempt d’orgueil, mais il gardait de
sa jeunesse un pli excellent, dû à la sévérité de sa mère: Mme
Saint-Saëns l’avait habitué à ne jamais s’enfler d’une vaine
présomption. Au lieu de humer l’encens, il se hâtait de s’y dérober. Il
ne ressemblait pas à ceux qui entretiennent leur gloire comme une
maîtresse exigeante et jouissent de s’humilier, de s’avilir pour elle.
Il comptait sur sa force; quelle portée pouvait avoir le livre d’un
jeune homme obscur?

Je n’en poursuivis pas moins deux ans la préparation de mon ouvrage, en
pleine effervescence lyrique, et, d’autre part, tâchant d’identifier mon
commentaire à l’œuvre interprétée, la recréant avec des mots, telle,
s’il était possible, que le musicien avec des sons l’avait engendrée.

J’avais écrit divers fragments et une partie du chapitre sur les Poèmes
Symphoniques. En mai 96, j’étais à Nice; au soleil couchant, je flânais
devant la mer; je vois un homme passer d’une allure plus que vive,
effrénée. Je reconnais à temps Saint-Saëns et je l’arrête. Il arrivait
d’Italie; pour se remettre d’une longue immobilité fatigante, il
marchait avec emportement. Nous convenons de nous revoir, chez moi, le
lendemain. Il vint en effet, et, pendant qu’il absorbait des tasses de
café, je lui lus mon chapitre; son impression fut profonde; à partir de
ce jour-là, il prit vraiment au sérieux mon travail.

Par malheur, je m’y donnai sans mesure, le surajoutant à mes tâches
quotidiennes, et je tombai malade, au point que je dus rester toute une
année inactif. Je ne commençai, après une reprise méthodique du sujet, à
écrire avec suite que durant l’automne de 1900.

En septembre 1902, on joua aux fêtes de Béziers _Parysatis_ de la bonne
Mme Dieulafoy. Saint-Saëns avait composé pour ce drame une partition
importante. Il m’invita, et je me rendis à Béziers, ivre de retrouver
pour quelques heures le Midi brûlant, de participer à une solennité où
l’homme que j’aimais recevrait une apothéose.

Quand je débarquai dans la ville, un soir pluvieux m’accueillit, une
pluie chaude qui faisait sortir, comme en Afrique, des arbres et de la
terre, une sueur embaumée. Le dimanche matin, il pleuvait encore; mais,
pendant le déjeuner, chez M. Castelbon de Beauxhostes, le ciel
s’éclaircit. Nous écoutions Fauré raconter que, deux ans auparavant,
tandis qu’on jouait son _Prométhée_, un orage non fictif avait coupé le
dernier acte; et la foudre était tombée sur le roc même d’où le Titan
avait blasphémé Jupiter. En ce moment, un des convives se retourna vers
les fenêtres, et s’écria: Le soleil _a vaincu_!--_Tant que ça_, répondit
Fauré par un calembour qui eut au moins le mérite de l’inattendu.
Saint-Saëns, qu’énervait l’attente de l’après-midi, fut pris d’un fou
rire; il se cacha la figure dans sa serviette, et dut sortir de table
pour se calmer.

La représentation de _Parysatis_, comme celle de _Déjanire_, eut une
splendeur olympique. La foule qui montait vers les arènes, le long de
l’avenue Saint-Saëns, était à elle seule un grandiose spectacle. Ces
Méridionaux s’avançaient comme en procession; le sentiment d’une
solennité contenait les voix, et ce fut merveille de voir la multitude
s’ordonner sans peine sur les gradins, puis, à un simple coup de cloche,
s’établir dans un silence liturgique où l’on n’entendit plus que la
palpitation des éventails.

Les trois cent cinquante musiciens de l’orchestre étaient massés vers la
droite du cirque; les cordes des vingt harpes scintillaient.

Lorsque les cuivres lancèrent le motif initial, rigide et soleillant, il
sembla qu’éclatait le triomphe de tout un peuple. Mêlée à l’air limpide,
la musique, avec ses fortes lignes, prenait toute sa valeur décorative.
Dans la loge où nous étions, le dialogue des acteurs n’arrivait que par
bribes. J’ignore si nous y perdions beaucoup. Mais, entendant à peine
les paroles, nous admirions plus librement les architectures et le
paysage scéniques.

Le Palais de Suse appuyait ses colonnades à des allées montantes de
palmiers et de fleurs irréelles qui se perdaient vers de très hautes
montagnes, d’un gris fluide, vaporisé sous la lumière.

Les mouvements du chœur, le long des portiques, harmonisaient des
blancheurs, des robes orangées et des nuances flottantes comme celles
des vagues irisées de soleil. Les chants résonnaient dans le cristal de
l’espace, comme si l’univers se résolvait en une seule clarté, au sein
d’un mirage d’éternel après-midi.

Pourtant, le soleil s’en allait, touchant d’une main vermeille les toits
du palais, les buissons de fleurs, et la tunique mauve d’Aspasie
expirante, dont un hautbois sanglotait l’agonie. Un silence prodigieux
oppressait la foule. Puis, quand le suprême accord de l’orchestre
s’éteignit, une clameur frénétique déchaîna l’ovation sans fin.

J’en fus heureux pour Saint-Saëns, autant que si j’avais été moi-même le
triomphateur. Je lui avais apporté les cent premières pages de mon
manuscrit; il les lut le soir même et, le lendemain, avant de quitter
Béziers, j’eus de lui une lettre enthousiaste, non sans une note
comique:

«Vous êtes cause que je me suis passé de dormir... C’est drôle de se
voir disséqué vivant. Mais vous avez beau dire, je ne puis arriver à me
trouver si intéressant.»

Il terminait sur cette réflexion où ceux qui l’ont connu retrouveront sa
fidélité d’ami:

«_Grand merci_ pour ce que vous avez dit de Regnault et de Bizet que
j’ai tant aimés et que j’aime toujours.»

Le livre fini--en septembre 1904,--il m’aida généreusement à le publier,
mais ne fit rien pour le répandre. Il éprouvait une gêne à vanter un
volume qui le magnifiait; ses travaux personnels, ses tournées de
virtuose l’emportaient d’ailleurs dans un vorace tourbillon. Chose plus
bizarre, presque jamais il ne me reparla de mon ouvrage, et
j’évitais--on s’en doute--d’y ramener son attention; je n’y songeais
même pas. J’aurais cru injuste de le supposer oublieux; il me prouvait
qu’il ne l’était point. Mais, en me témoignant une dilection constante,
il sous-entendait les motifs où elle avait pris naissance.

                   *       *       *       *       *

Notre amitié a duré jusqu’à sa mort. Les contradictions qui la
troublèrent quelquefois valent d’être mentionnées, parce qu’elles
touchaient à des points essentiels.

Lorsqu’il reçut mon premier roman: l’_Immolé_, le titre d’un chapitre:
_Le prélude de Tristan_, lui déplut. Il s’imagina que j’avais voulu
chanter les louanges de Wagner, en fut outré comme d’une trahison, et
m’écrivit sur un ton d’amertume presque des invectives. Je lui répondis
une lettre indignée, et lui démontrai qu’il n’avait pas compris
l’intention symbolique du passage, que je réprouvais, au contraire,
l’hystérie amoureuse de Tristan. Il reconnut son erreur, s’excusa; mais,
le 26 août 1914, il me rappela cette dispute, obstiné à me croire
wagnérien:

«Comprenez-vous maintenant pourquoi je vous ai si rudement malmené quand
vous avez wagnérisé dans un de vos romans?... Wagner, c’était la
pénétration pacifique... en attendant l’autre. J’étais seul à le voir.»

S’il avait trouvé le temps de relire les endroits de mes livres où
Wagner est mis en cause, il aurait bien vu que je n’ai jamais
«wagnérisé». Mais l’ensorcellement des philtres wagnériens a rôdé autour
de moi. Je les ai définis après avoir connu le péril d’y tremper mes
lèvres. Saint-Saëns, bien qu’il admirât musicalement Wagner, restait
étranger à son lyrisme. Il ne pouvait comprendre que j’eusse décrit avec
exaltation les vertiges de cet art. Lui, il le repoussait pour des
motifs de stratégie, de sauvegarde nationale: Wagner, c’était l’invasion
de notre théâtre par l’ennemi; c’était l’impérialisme de l’Allemagne
sous sa forme la plus persuasive, donc la plus redoutable.

J’admettais ces raisons, mais j’en apercevais d’autres, des raisons
métaphysiques et morales. Je les ai condensées dans un article paru vers
la fin de la guerre[101], et qu’a trop justifié, depuis, la rentrée
souveraine de Wagner sur la scène de l’Opéra. Le danger de sa musique ou
plutôt de toute la pensée allemande tient à son panthéisme idéaliste.
«Tu es tout ce que tu vois», semblent clamer l’orchestre et le drame
wagnérien; donc tu n’as qu’à te perdre au sein du Tout. Les limites qui
font l’ordre du monde sont dévorées par le chaos. Étrange illogisme,
chez des Latins, de s’abandonner à cette confusion! Mais la musique est
le lieu des incohérences; on ne voit pas qu’elle domine et pétrit, par
les joies sensitives, l’homme tout entier.

  [101] _L’idéalisme musical et l’avenir français_ (_Revue des Jeunes_,
    10 juillet 1918).

Sur Wagner le malentendu entre Saint-Saëns et moi fut promptement
éclairci. Sur les questions religieuses, il était impossible de nous
entendre. Nous avions, très longtemps, par un accord tacite, retardé ce
conflit. La querelle devait éclater; ce fut à l’improviste, un jour que
nous déjeunions ensemble, dans un restaurant de l’avenue des
Champs-Élysées.

Au dessert, nous vînmes à parler de Barbey d’Aurevilly.

--Barbey d’Aurevilly, observa Saint-Saëns, un homme de parade qui posait
pour le catholique renforcé...

--Mais ce n’était pas une pose, répliquai-je; il l’était sincèrement.

--Alors, vous croyez, reprit Saint-Saëns, qu’on peut l’être sincèrement!

--Vous savez bien que je le suis.

--C’est ce que je ne peux pas comprendre...

Et il entreprit de me démontrer l’absurdité de croyances qui reposaient
sur des mythes: le Paradis terrestre, le Serpent qui parle à la femme,
l’homme déchu pour avoir mangé un fruit, etc...

Je lui répondis simplement que, pour avoir le droit de nier les faits
miraculeux, surtout quand ils sont liés à un ensemble d’autres faits
certains, il faudrait d’abord démontrer impossible l’intervention divine
dans l’histoire humaine.

Nous sortîmes du restaurant, très animés par une controverse que nous ne
pouvions plus interrompre. Nous marchions du côté de la Concorde, en
discutant sur l’existence de Dieu. Saint-Saëns ne niait point une Cause
première, mais repoussait, comme inintelligible, la spiritualité d’une
âme qui pût vivre indépendante du corps et immortelle. Nous étions
arrivés devant la rue Royale. Là, parmi la cohue des passants, le
vacarme des véhicules, nous poursuivions, arrêtés au bord du trottoir,
en nous égosillant l’un et l’autre, le grand débat. Et je soutenais à
Saint-Saëns, les yeux dans les yeux:

--Vous avez beau dire, il ne peut vous être indifférent de penser que,
si un camion vous écrasait la tête, de _votre génie_, de vous-même il ne
resterait qu’une chair broyée et un peu de phosphore prêt à se
dissoudre.

--Eh bien! si, cria-t-il en tapant de sa canne sur le bitume, et
projetant sur moi des prunelles terribles, il ne restera rien, vous
entendez, rien...

Et, hélant une voiture, il y monta, plus irrité de ma résistance que
troublé de mes arguments. Quand je le revis une semaine ensuite, il ne
fit aucune allusion--ni moi non plus--à l’orage de ce conflit.

Sa jeunesse avait été nourrie dans de fermes croyances religieuses. Des
cahiers de catéchisme qu’on a gardés attestent une instruction
méthodique, reçue avec attrait. L’empreinte du dogme le pénétra si bien
qu’on la retrouve dans son œuvre à chaque instant. Il lui manqua d’abord
d’avoir fait une bonne philosophie. Sa carrière musicale lui laissa peu
de temps pour approfondir les principes qu’il avait reçus. Jusqu’à
vingt-cinq ou trente ans il conserva la foi. Mais il suivit cette
génération de 1850 que médusaient les doctrines positivistes. Il perdit,
sans doute, l’habitude des pratiques sacramentelles, et s’aperçut tout
d’un coup qu’il ne croyait plus. En souffrit-il? Il se considéra plutôt
comme libéré. «Pour moi, m’a-t-il dit souvent, une chose ne peut pas
être vraie ou fausse à demi.» L’état d’esprit d’un Renan ne fut jamais
le sien. Son dogmatisme se retourna au profit d’hypothèses scientistes
qu’il accepta comme des certitudes intangibles. Il se butait
principalement aux objections de la préhistoire et à l’impossibilité du
miracle.

J’essayai, plusieurs fois, d’inquiéter la fausse paix de son incroyance.
Mais, chez un homme de son âge, il se produit une sorte de sclérose
mentale; à moins d’un prodige, modifier ses préventions exigerait un
effort surhumain; et comment soumettrait-il sa raison à une discipline
d’humilité?

«Votre religion est admirable; c’est tout ce que je puis vous accorder.»
Voilà ce qu’il m’écrivait en 1916, au bout d’une longue discussion; et,
la même année, dans une lettre du 27 octobre, il concluait:

«Vous m’aimez beaucoup. Et moi donc! je vous aime tendrement, et si vous
souffrez de me voir incrédule, je souffre de voir un grand talent comme
le vôtre prisonnier de croyances qui entravent son essor.»

Il m’était trop facile de lui répondre: «Pourquoi supposez-vous que la
foi _m’entrave_, quand j’ai l’évidence intérieure de lui devoir ma seule
force?»

Mais je suis convaincu, à envisager seulement son œuvre, qu’il a, en
perdant le contact du divin Amour, graduellement éteint les sources de
son inspiration. S’il était demeuré croyant, il eût échappé à cette
erreur où il se dessécha: envisager dans l’art la forme avant tout.

Il n’en continua pas moins, jusqu’à ses dernières années, quand il le
pouvait, à écrire de la musique religieuse. Le 7 janvier 1916, il
m’écrivait:

«Mon temps est dévoré par une effroyable correspondance et par un tas
d’occupations parasites. Pourtant je suis parvenu dernièrement à écrire
deux petits morceaux d’église: un _quam dilecta_ pour quatre voix et un
_Laudate_ pour voix d’enfants, ce dernier pour en offrir la dédicace à
un charmant abbé avec qui je suis en correspondance.

«Et si cela vous étonne que j’aime tant à faire de l’art religieux, je
vous citerai le Pérugin qui était incroyant, Raphaël dont la vie n’était
guère édifiante[102]! En revanche, le P. Lambillote, qui était
probablement un saint homme, a fait de la musique religieuse
déplorablement profane!»

  [102] Hélas, mon cher Saint-Saëns, voilà sans doute pourquoi le
    Pérugin est si froid, et Raphaël si «profane» dans sa peinture
    religieuse.

Tout ce qui se rapporte à l’art sacré ne cessera pas de le passionner.
Ayant appris que la Société de Sainte-Cécile avait, pour sa messe
annuelle, fait exécuter, au lieu d’une Messe, une cantate de Bach, il
s’indigna d’un tel non-sens liturgique et protesta auprès de
l’archevêque de Paris.

Il avait la dévotion de son art, et, jusqu’à son dernier souffle, il
persévéra dans ce grand amour. Par là s’explique une activité qui
demeura surprenante, passé quatre-vingts ans.

Je le trouvai cependant accablé par l’âge, en septembre 1920. Il
marchait avec peine, il manquait d’entrain; son regard était las, et,
quand il jouait du piano, son toucher n’avait plus sa puissance. Mais,
presque aussitôt, il rebondit. Comme je l’avais félicité d’avoir pu se
faire entendre au Trocadéro, le 3 novembre, il me répondit:

«Que parlez-vous de vigueur pour cet unique morceau qui n’est pour moi
qu’un jeu! Il fallait me voir en Suisse, en Belgique, en Normandie, dans
les concerts où j’ai tenu le piano pendant deux heures et joué des
choses terribles.»

L’année suivante, il semblait gaillard, plein d’une flamme merveilleuse.
Un soir de septembre, il nous joua des pièces de Rameau, les _Cyclopes_
entre autres, avec une fougue presque juvénile. Nous revîmes chez lui,
pour la dernière fois, un vieil ami d’Alger dont je viens d’apprendre la
mort, Charles de Galland, musicien raffiné, homme d’un cœur exquis.
Quelques jours après, Saint-Saëns vint rue Rousselet, dans l’ancien
logis de Barbey d’Aurevilly, m’apporter six fugues pour le piano qu’il
m’avait promises. Il rencontra dans cette chambre--maintenant
anéantie--Mlle Read dont la vivacité charmante le frappa. Elle n’avait
jamais vu Saint-Saëns, mais elle n’eut qu’à puiser dans la chiffonnière
de ses souvenirs pour en trouver qui le touchèrent.

Lorsqu’il nous quitta, je le reconduisis jusqu’au palier de l’étage. Je
l’embrassai, et je le regardai descendre appuyé à la rampe, un peu lent.
Nous ne devions plus nous revoir.

Une lettre du 30 octobre--la dernière de toutes--m’annonça son départ
prochain pour l’Algérie.

«Je suis bien content, ajoutait-il, que mes petites fugues vous aient
plu. Je n’avais pas l’intention d’en faire et j’ignore comment l’idée
m’en est venue. Je ne les sais plus, je les emporterai à Alger et les
travaillerai pour me distraire.»

En relisant cette lettre et les autres, j’ai l’impression qu’il est
toujours là. La personne d’un homme, si peu qu’il soit devant l’Infini,
subsiste pourtant comme un absolu, comme une chose inaltérable. Quand
son Moi a été puissant, quand son œuvre lui survit, sa présence
continue, tellement vivace qu’il ne devient jamais un _disparu_.

Saint-Saëns ne pourrait l’être dans ma vie; je l’ai trop aimé. Et je
pense à son âme qu’il voulait anéantir, à son âme qui a vu maintenant la
Vérité. Il sait désormais ce que signifiait pour elle notre amitié.

Pour moi, j’ai reçu de sa musique des joies immenses et salutaires. J’ai
dû beaucoup aussi à son intimité. Je néglige le bonheur de fréquenter un
grand artiste, bien que ce soit une élévation et un aliment fort. Mais,
en le regardant vivre, j’ai admiré un bel exemplaire de droiture, de
franchise, d’énergie infatigable, et une simplicité ennemie de tous les
artifices. S’il avait une pente amère au sarcasme, une rudesse qui se
changeait parfois en dureté, jamais je n’ai surpris chez lui un
sentiment bas. Il restera, sur ma route, un de ces compagnons invisibles
dont le silence même est un appui.



DEUXIÈME PARTIE



LA GLOIRE UNIQUE


Un grand péril, pour l’artiste, est de s’adorer lui-même. Depuis la
Renaissance, depuis le temps où Pétrarque acceptait de se voir couronné
au Capitole les épaules drapées du manteau royal de Robert de Naples,
l’homme de pensée tendit à se croire un demi-dieu. Ronsard, au bas d’un
acte de baptême que nous avons, signait: «Pierre de Ronsard, _premier_
poète du Roi.» Il déclarait aux poètes, ses contemporains:

    «Vous êtes mes sujets et je suis votre Roi.»

Si le XVIIe siècle rabattit, en apparence, de cette infatuation, les
écrivains d’alors méritaient pourtant la rude apostrophe de Bossuet:

«On en voit qui passent leur vie à tourner un vers, à arrondir une
période, en un mot, à rendre agréables des choses non seulement
inutiles, mais encore dangereuses, comme à chanter leurs amours et à
remplir l’univers des folies de leur jeunesse égarée.

«Aveugles admirateurs de leurs ouvrages, ils ne peuvent souffrir ceux
des autres... S’ils remportent ou qu’ils s’imaginent remporter
l’applaudissement du public..., ils apprennent à mettre leur félicité
dans les voix confuses, dans un bruit qui se fait dans l’air, et
prennent rang parmi ceux à qui le prophète adresse ce reproche: «Vous
qui vous réjouissez dans le néant.» Que si quelque critique vient à
leurs oreilles, avec un dédain apparent ou une douleur véritable, ils se
font justice à eux-mêmes; de peur de les affliger, il faut bien qu’une
troupe d’amis flatteurs prononcent pour eux et les assurent du public.
Attentifs à son jugement, où le goût, c’est-à-dire ordinairement la
fantaisie et l’humeur, ont plus de part que la raison, ils ne songent
pas à ce sévère jugement, où la vérité condamnera l’inutilité de leur
vie, la vanité de leurs travaux, la bassesse de leurs flatteries... O
tromperie! O aveuglement! O vain triomphe de l’orgueil[103]!»

  [103] _Traité de la concupiscence_, chapitre VIII.

Les romantiques dilatèrent jusqu’à l’extravagance l’outrecuidante
fiction de l’artiste privilégié par cela seul qu’il est artiste, exempt
des règles de toute commune sagesse, ayant aussi bien le droit de ne
point payer ses dettes que de prendre sa femme à son voisin. J’ai
entendu quelquefois, dans des bouches où il étonnait, ce lieu commun
ridicule: «Un artiste est toujours sûr d’être _sauvé_.» Cela ressemble
au mot impudent qu’on prête à la maréchale de la Melleraye: «Dieu y
regardera à deux fois avant de damner des gens comme nous.»

En fait, le don qu’un homme a reçu d’exceller dans un art, c’est une
monnaie qui passe entre ses mains, un _talent_ à faire valoir, non pour
lui, mais pour Dieu.

«Si je me glorifie moi-même, ma gloire n’est rien.» (Jean, VIII, 54.)
Ainsi se considérait l’Homme-Dieu, le Saint des Saints. Que devraient
penser de leur gloire d’impurs et fragiles ratureurs de papier? Le
disciple n’est jamais au-dessus du Maître. Mais nous n’avons pas ouï
dire que les Évangélistes aient tiré vanité d’avoir transcrit les
paroles et les miracles du Seigneur. Se chercher soi-même est, pour le
commun des gens, la grande misère. Pour le seul artiste sera-ce un
principe de joie et une force? L’art profane, et surtout l’art moderne,
dépérit justement de cette infirmité: l’hypertrophie du Moi, l’outrance
du lyrisme personnel, la torture de vouloir être original.

Être original, mais c’est être fidèle à ses origines! Seul est original,
celui qui, épurant son âme des appétits inférieurs, en fait un net
miroir du rayon d’En Haut, de la Trinité divine, dont elle est l’image.
C’est pourquoi les Saints obtiennent le privilège d’être vraiment
originaux, dans leur style comme dans leurs actes. De frustes pêcheurs,
des bergères illettrées ont dit ou écrit des choses incomparables, parce
qu’ils les recevaient du «Père des pauvres», de l’Esprit d’intelligence.

Vous donc, jeune écrivain, sérieusement chrétien, qui, vous mettant au
travail, faites le signe de la croix et appelez à votre aide cet Esprit
de vérité, préservez votre art de se tourner en fétiche ou en instrument
d’ambition; ne vous laissez point étourdir par le subtil Démon des
vanités chatouilleuses. Gardez-vous d’attifer votre gloire comme une
poupée de cire qu’on habille d’étoffes rutilantes pour l’exposer dans
une vitrine. Élaborez votre œuvre de votre mieux, mais en sachant
qu’elle est infime.

Ne vous admirez pas vous-même. Entre ce qu’on veut faire et ce qu’on
fait, la disproportion reste humiliante. Les plus beaux chefs-d’œuvre,
confrontés avec la beauté absolue, nous paraîtraient de chétifs
avortements.

N’écrivez pas non plus avec l’arrière-dessein d’éclipser les autres ou
de vous faire admirer. Qu’importe qu’on murmure autour de vous les
syllabes de votre nom? Demain, peut-être, dans votre éternité, vous
n’entendrez plus cette rumeur moutonnière, vous la mépriserez. Quand
vous seriez fameux comme Victor Hugo, il y aura toujours plus d’hommes
ignorants de vous que vous n’aurez d’admirateurs. Si une génération vous
encense, celle d’ensuite vous oubliera. Et combien de sots parmi ceux
qui vous loueront! Combien vous dénigreront sans savoir pourquoi! «Le
bruit du monde, disait à Dante, Oderisi, n’est qu’un souffle de vent qui
vient tantôt d’ici, tantôt de là, et change de nom en changeant de
côté.»

Le moyen âge seul a bien compris l’enfantillage des gloires qui sont des
glorioles. A Sens, dans la cour du vieux palais synodal, contre la
muraille, est sculptée la figure d’un moine tenant entre ses mains
jointes un compas. Les érudits prétendent que cette statuette est
l’emblème de la géométrie. La légende veut y reconnaître Guillaume de
Sens, l’architecte de la cathédrale, et la légende me semble
symboliquement vraie. Ce Guillaume n’a pas même inscrit son nom sur une
pierre de l’église avec la pointe de son compas; il n’exige point qu’on
dise: c’est son œuvre. Mais il joint ses mains en oraison, comme pour
signifier au passant: «Prie avec moi et pour moi que tu n’as jamais
connu.» Telle est la réclame que devrait admettre un auteur chrétien.
Telle est l’humilité d’où surgissent les grandes œuvres.

Aimez la gloire; convoitez-la éperdument, puisque nous sommes nés pour
elle, «pour un poids de gloire incommensurable», mais cherchez-la où
elle repose, dans la splendeur du Christ, visible dès ici-bas; et alors,
sur tout ce que vous créerez, quelque chose de sa glorieuse présence
descendra. Quels transports de l’art profane ont pu valoir l’inspiration
d’un psaume, d’un hymne liturgique, d’un vaisseau de cathédrale?

Notre pensée, par elle-même n’est qu’une scorie grise, un charbon
fumeux. Jetons-la dans l’indéfectible fournaise avec l’espoir qu’elle y
devienne blanche et translucide comme la braise qui toucha les lèvres
d’Isaïe.



ÊTRE SIMPLE


Ce n’est point une chose qui s’enseigne, comme le jeu de l’oie. Dire aux
écrivains: «Soyez simples», cela revient presque à leur dire: «Soyez en
état de grâce». Un prédicateur pourrait extraire de ce précepte le sujet
d’un beau sermon. Ici, je scrute _simplement_ l’intérieur d’un mot.

Dieu est simple par essence; rien n’est en Lui qui ne soit Dieu. Il voit
tout dans une nudité sans ombre. Il est simple en ses actes: vouloir et
faire, pour Lui, sont identiques; quand Il aime, Il se donne absolument;
quand Il réprouve, sa justice n’hésite jamais; quand Il parle, son
langage est la substance même du verbe communicable: _Ego sum qui sum._

L’homme, jusqu’à la chute, était simple, autant que peut l’être une
créature constituée de deux principes; toutes ses puissances obéissaient
à la lumière de sa raison, image de la Lumière incréée. En s’adorant
lui-même, il perdit la simplicité de son origine, il se désaccorda, sa
chair «convoita contre son esprit»; l’artifice et le mensonge
enveloppèrent tous les éléments de son intelligence et de son vouloir
comme les replis du serpent enserraient le tronc de l’arbre sacré.
Redevenir tout à fait simple équivaudrait à rentrer dans le Paradis
perdu.

La simplicité présuppose donc l’unité d’essence, ou l’harmonie de
principes subordonnés à une fin lucide, la droiture de l’intuition, la
concordance du mouvement intime et de l’acte; dans le langage, c’est un
rapport juste et immédiat entre l’idée et l’objet à rendre, entre le
fond d’un sentiment et les mots où il s’enferme, entre la matière et la
forme.

La simplicité ne se confond pourtant pas avec la justesse. L’écrivain
simple trouve, sans se mettre en peine, les paroles qu’il faut, celles
que tout autre semblerait pouvoir dire à sa place. La simplicité
s’ignore, tandis que la justesse, souvent, se cherche et s’évertue. Le
génie--seul après les Saints--rencontre la pure, l’ingénue simplicité.

Elle est très différente d’une certaine mollesse de pensée et de plume
qui se dispense et dispense le lecteur du moindre effort de
concentration. Aussi désavoue-t-elle ces proses laxatives, surtout d’un
genre pieux, dont les bonnes dames sont satisfaites et disent: «Comme
c’est simple! Comme c’est coulant!»

Elle n’abhorre pas moins la fausse simplicité, les afféteries qui
veulent être naïves, les calculs de sobriété ou de raccourcis violents,
tout ce que le snobisme imite, parce que c’est facile à imiter.

En général, les vues intellectuelles restent plus simples que les modes
d’expression où le sentiment prévaut. Un long poème, un roman
sentimental qui serait, d’un bout à l’autre, «une âme écrite», je ne
sais si cette merveille a jamais pu s’accomplir. Dès que la faculté
créatrice, au lieu de tendre droit à l’objet, subit les persuasions du
Moi inférieur, dès qu’on veut plaire ou s’éblouir de sa force, toutes
les fois qu’une arrière-pensée, une coquetterie, une timidité, une
enflure vaniteuse, dévient le jet direct de l’émotion, l’œuvre est vouée
au maniérisme, à l’artificiel, au confus, au faux sublime. Il est rare
que les lettres d’amour soient simples; les amants pensent trop à
eux-mêmes avec le souci de se faire voir dans un beau jour et de
charmer. Baudelaire accusait la littérature dévote, l’art dévot d’être
inévitablement _précieux_. Leur commune faiblesse est bien plus
l’insignifiance conventionnelle que la préciosité. Mais les deux défauts
sortent d’une seule cause: en parlant à Dieu ou en représentant les
choses saintes, on se voit soi-même, et non Lui; dans cette
complaisance, l’élan sincère s’alambique; on pare de colifichets son
oraison; ou bien la piété imaginative se tourmente à charger de dorures
un autel, à ciseler sur une colonne une profusion de symboles. On suit
la mode; et l’homélie mondaine, l’église aux formes composites ne logent
pas un atome de simplicité vraie.

Car la simplicité n’est qu’un trait de la clarté céleste touchant les
cimes de l’intelligence et du cœur. Mais, avant que Dieu pénètre, il
faut que les petites complications et les brouillards de l’amour-propre
soient partis.

Quel motif, à cette heure, m’engage en ces réflexions? Je viens de lire
un livre dont un ami m’avait fait les plus grandes louanges, et je le
ferme, déçu, presque irrité. L’auteur est un esprit subtil, méditatif,
imbu d’une haute formation religieuse, trop exercé aux roueries de
l’écriture littéraire. Il affrontait un sujet tout gonflé de pathétique
divin; or, loin de se livrer aux solennelles émotions que je cherchais
dans son récit, il les transpose en périodes laborieusement compassées,
copie les rythmes factices d’un tel, les images moralisantes d’un autre,
les phrases sans verbe d’un troisième. J’aurais voulu, par lui,
m’exalter, et il m’inflige un exercice de rhéteur.

Je sais bien que les modernes ont, pour n’être pas simples, toutes
sortes de raisons: tant d’incertitudes subconscientes, de philosophies
hétérogènes, d’esthétiques antagonistes se bousculent au fond de leur
culture! Chez plus d’un qui se croit vigoureux, les contours vacillants
des idées ressemblent à la rondeur fuyante de la mer; une surface
tranquille couvre les grouillements de l’abîme. Quant aux blasés, aux
survivants du dilettantisme, ils se divertissent dans leur incohérence;
tantôt ils qualifieraient de simple ce qui est informe, de naïf ce qui
confine à la stupidité; tantôt ils ont soif de l’imprévu, du baroque, du
fin des fins.

Si la musique, mieux que nul autre art, accuse les signes mentaux d’une
génération, quelle horreur du naturel en ces pochades sonores, ces jeux
d’harmonies quintessenciés où le discours musical ne veut avoir ni
commencement, ni milieu, ni conclusion logique, où des larves de thèmes
vagissent et succombent dans des carillons d’accords désorbités! Tout
cela, demain, paraîtra vieillot, comme l’est depuis longtemps la poésie
des imitateurs de Verlaine. L’avenir retiendra-t-il, de cet art
transitoire, même quelques fantaisies exquises et mièvres?

Les siècles, en effet, sont des voyageurs hâtifs n’emportant avec eux
que le nécessaire. Les aliments qu’ils se transmettent sont des chants
simples, des livres simples dont la forme s’est soumise aux règles
générales de la structure esthétique et du langage raisonnable. La
simplicité du génie français, en son plus bel éclat, a fait, pour une
part évidente, l’universalité durable de ses œuvres.

Il est habituel d’associer la simplicité à la grandeur. Un homme qui
peut construire de vastes ensembles ne s’attarde pas à _finioler_. Une
fois acquise la plénitude de l’élaboration, il énonce les choses telles
qu’il les sent, et, comme à son insu, prolonge, au delà de ce qu’il
exprime, des perspectives immenses. J’ouvre la Genèse, je lis au
seizième verset du premier chapitre:

«Dieu fit deux grands luminaires, un plus grand pour commander au jour,
un moins grand pour commander à la nuit, _et les étoiles_.»

La façon négligente et sublime de cette fin: _Et les étoiles_, me semble
un exemplaire de simplicité dans la grandeur.

L’esprit de simplicité devait emplir, entre tous les livres, celui qui
porte le sceau de la révélation primitive. Certaines parties des
Écritures ne maintiennent pas, dans leur style, ce caractère au même
degré: Ézéchiel est moins simple d’imagination que Moïse ou David, et
les derniers prophètes trahissent le goût des subtilités symboliques,
des artifices d’école, comme pour faire glorieusement valoir la nudité
diaphane des Évangiles.

C’est un lieu commun, canonisé par Fénelon,--ce modèle du faux
simple--de célébrer la simplicité des Grecs, selon lui, plus proches que
nous «de la nature». Homère lui donne raison dans ce qu’il a de plus
archaïque. Mais, les chœurs des tragédies, les strophes de Pindare, les
discours de Thucydide, quoi de plus compliqué! Et l’alexandrinisme,
après avoir infesté l’art grec, corrompit dans sa fleur la poésie
latine, dont les plus hauts virtuoses, hors des inspirations qu’ils
tinrent du pays et de ses robustes races, ne furent que des mosaïstes,
des arrangeurs d’images empruntées.

Le moyen âge lui-même, nourri à l’école de la décadence latine,
tourmenté d’allégories morales, n’atteignit que par instants, chez
Dante, chez Villon, dans les arts d’église, et plus encore chez les
saints mystiques, un beau simple où l’invisible se réfléchit naïvement
et directement: rien peut-être, en ce sens, n’égale les quatrains du
_Dies irae_.

Après le moyen âge, les rhétoriqueurs, puis la mode italienne des
concetti, les extravagances du romanesque espagnol, puis les précieuses,
et, au XVIIIe siècle, les arlequinades des salons, les pastiches des
tragédies pseudo-classiques, toutes les époques attestent, de la
simplicité, qu’elle est difficile et rare.

Il y a pourtant une alternance salutaire entre les phases de préciosité
complexe et les retours au grand art spontané: ainsi, à l’hôtel de
Rambouillet succédèrent les puissants réalistes de l’apogée française;
d’eux nous reviennent en foule des traits de superbe simplicité:

                      Je vous aime
    Beaucoup moins que mon Dieu, beaucoup plus que moi-même.

«Madame fut douce envers la mort, comme elle l’était envers tout le
monde.»

    Le Sénat fut séduit; une loi moins sévère
    Mit Claude dans mon lit et Rome à mes genoux.

De même, après l’exsangue classicisme du premier Empire, surgissent un
Lamartine, un Victor Hugo, et plus tard, après les divagations
romantiques, le Flaubert de Mme Bovary ou d’_Un cœur simple_.

Ce rythme historique nous confirme dans une espérance, c’est de voir
bientôt triompher la simplicité de l’art pour laquelle nous sommes
quelques-uns à batailler depuis vingt-cinq ans. La période dont nous
voulons sortir, celle qui eut comme initiateur un Mallarmé, fut
terriblement factice. On pouvait croire que la guerre, jetant les hommes
face à face avec l’essentiel de la vie, exterminerait d’un coup les
formules de cénacles, les systèmes myopes qui prétendent, à leur guise,
déformer le réel. Mais la plupart des hommes qui ont fait la guerre en
reviennent avec le pli qu’ils y ont porté. L’impression des événements
énormes ne modifiera qu’à distance l’âme de la prochaine élite.

Il faut attendre d’En Haut, beaucoup plus que des conjonctures humaines,
le moment rénovateur. Tout au moins apercevons-nous quelques-unes des
conditions qu’il exige: un dogmatisme solide, au lieu de velléités
sentimentales; une soumission patiente à l’objet; l’habitude réacquise
de considérer les êtres dans la présence radieuse du Verbe ou les
ténèbres de la chute; la force du recueillement contemplatif; un don de
soi total aux grandes choses, non aux mesquines; le mépris des ruses et
des poses littéraires; la constance de ne jamais mentir en écrivant, de
crier le cri de son cœur et les certitudes de sa raison.

Au reste, ne l’oublions pas, nous-mêmes qui aimons la simplicité: elle
est comme la foi, un don plus aisé à perdre qu’à obtenir; le Paradis de
l’art simple n’ouvre qu’une porte étroite; les humbles seuls et les purs
ont promesse d’entrer.



L’ART SURNATURALISTE ET L’ART NATURALISTE


Les doctrines sans les œuvres seraient peu de chose. L’imagination
créatrice dépérit si on veut l’enchaîner à des vues théoriques comme un
perroquet à son perchoir. En ouvrant ici une controverse sur l’art païen
et l’art chrétien, nous ne visons point à poser une thèse comme le fit
Chateaubriand dans son _Génie_, quitte à l’appuyer ultérieurement par
des exemples, selon la méthode qu’il avouait dans la préface des
_Martyrs_.

L’art monte du sensible à l’intelligible. L’intuition précède, chez
l’inspiré, tout précepte poétique. Jamais des formules abstraites
n’engendrèrent un beau poème ni un bon roman.

Mais est-ce à dire que les doctrines sont vaines, et qu’autour d’elles
les discussions ne servent de rien?

A son insu ou consciemment, l’artiste est gouverné par une métaphysique,
une esthétique. Elles informent dans un sens défini la matière qu’il met
en œuvre. Si elles sont fausses, il interprétera la vie, comme un
aveugle marche à tâtons, devinant parfois la route, et, plus souvent,
lui tournant le dos, incapable, s’il s’est égaré, de retrouver le point
où il se trompa. Une déviation religieuse, une fallacieuse idée du beau
peuvent, pour des siècles, perdre une littérature. L’importance est donc
formidable de savoir d’où l’on vient, où l’on va. Nous avons, derrière
nous, des expériences millénaires; et, la nôtre s’y ajoutant, il nous
semble licite de conclure:

«Tel arbre donna toujours tel fruit: jamais il n’en donnera d’autre.»

A regarder les choses de haut et largement, l’art ne suit que deux
directions possibles: ou il est surnaturaliste ou il est naturaliste.

Même avant l’Incarnation du Verbe, tant que les hommes ont suivi la
Révélation primitive, l’art, comme la foi, rapporta son principe et sa
fin à la gloire du Seigneur invisible et transcendant, mais que toutes
les créatures manifestent, étant à Lui et faites par Lui. Le cantique
des trois jeunes hommes dans la fournaise appelle au grand hosanna, avec
les anges et les esprits des justes, le soleil et la lune, la pluie et
la rosée, le feu et la neige, les nuées et la foudre, les montagnes et
les collines, tout ce qui germe sur la terre, sous la mer et les
fleuves, les oiseaux du ciel et les bêtes des champs. Saint Paul,
délimitant ce qu’étaient, jusqu’à la venue du Fils de Dieu, les lumières
de la raison, nous expliquera mieux qu’un esthéticien l’essence d’un art
surnaturaliste:

«L’invisible qui est en Dieu, dit-il au début de l’épître aux Romains,
nous est intelligible et visible par les créatures de ce monde.» Et
Dante, au premier chant du Paradis, enclora dans des termes
scholastiques la même définition:

«Les choses, toutes tant qu’elles sont, _tutte quante_, ont un ordre
entre elles; et cet ordre est la forme qui fait l’univers ressemblant à
Dieu.»

Qu’est-ce donc qu’un poète surnaturaliste? Celui qui sent et conçoit ces
vérités distinctes: le monde n’est pas Dieu, mais il se meut en Dieu;
l’Être éternel déborde infiniment le créé, et nous ne connaissons de Lui
que son nom, c’est-à-dire les signes de sa puissance; mais ce sont des
signes déchiffrables et vivants, des hiéroglyphes tracés au front des
étoiles comme dans l’effort moléculaire du plus infime des vibrions.
Entre Dieu et nous, il existe un autre langage que celui des choses
extérieures. Nous sommes ses images, sans être Lui, sans qu’il soit
nous; mais il est en notre âme, il nous parle, nous lui parlons; et,
venant de Lui, nous retournons à Lui. Job voulait écrire avec un stylet
de fer sur une lame de plomb ou sculpter sur une pierre avec un couteau
les paroles de son espérance: «Je sais que mon Rédempteur vit, et qu’au
dernier jour je me lèverai de terre... Et je verrai dans ma chair mon
Dieu. Je le verrai par mes yeux, moi et non un autre.»

Ainsi, la flamme illimitée de la vie divine nourrit, enveloppe,
surinvestit les vivants, sans qu’ils cessent d’être eux-mêmes.
Rappelons-nous la ronce ardente où flambait la Présence sacrée; et la
ronce ne se consumait point. La ronce, c’est la nature; le brasier,
c’est la surnature, l’Esprit d’amour et de vérité.

Le sentiment de cette limite, de cette dépendance et de cette souveraine
pénétration fait, il me semble, le fond du surnaturalisme biblique, de
celui des Psalmistes et des Prophètes, ou, pour mieux dire, de tout
l’Ancien Testament.

Surnaturalisme tantôt glorieux, éperdu d’allégresse, ou d’une tendre
ingénuité, tantôt farouche et anxieux dans le contact du Seigneur qui
foudroie, au passage du souffle inconnu, mêlé aux agonies des visions
nocturnes, pantelant sous la main qui trace le long du mur, en lettres
de feu, des prophéties vengeresses.

Malgré tout ce qu’il a de durement hébraïque, le surnaturel de ces
Livres Saints reste si juste d’accent, si mesuré que l’Église, pour
introduire les Psaumes dans la perpétuité de ses liturgies, n’eut pas à
les modifier; et ces hymnes, le plus souvent jaillis des circonstances,
liés à l’étroite vie d’un homme ou d’un peuple, dominent les espaces et
les siècles des siècles, étant d’involontaires préfigurations. «Mon
Dieu, mon Dieu! criait David du plus bas abîme de sa détresse, regarde
vers moi; pourquoi m’as-tu délaissé?» Et Jésus voudra exhaler la plainte
suprême de son abandon avec les mots du même verset, imposant à sa
douleur divine la forme liturgique où il la voyait prophétisée.

Jésus se défendit d’avoir apporté au monde quelque chose qui n’y fût pas
déjà; car lui-même y était, dès avant que les montagnes fussent créées.
L’Incarnation n’en fut pas moins un agrandissement prodigieux,
incompréhensible de la nature au-dessus d’elle-même; par suite, l’art en
a reçu des possibilités surnaturalistes qu’il n’épuisera jamais.

Ce que l’homme porte en soi de divin, les païens l’avaient entrevu, mais
asservis aux apparences, et persuadés que «l’action la plus religieuse
est d’exposer des formes pures[104]». Le Christ, en disant à ceux qui
l’aiment: «Soyez parfaits, comme l’est votre Père dans les cieux», fit
descendre sur la figure humaine la révélation de l’éternelle beauté. Sa
Passion retourne en splendeur les plaies et l’ignominie des supplices.
Alors que, de la plante des pieds au sommet de la tête, tout est, dans
son corps, navrures livides, sang caillé, enflure des coups, ce pendu,
affreux sous sa coiffure d’épines, devient, pour les yeux qui
comprennent, le plus beau des enfants des hommes. Auprès de lui, les
Apollon, les Hermès, les Zeus ne paraissent que de froides bâtisses
d’une chair périssable et morne. L’absolu de la souffrance est illuminé
par la béatitude. Le dedans, l’ineffable transfigure les effrayantes
laideurs. L’horrible de la mort est vaincu.

  [104] FLAUBERT.--_Tentation de Saint Antoine_.

Regarder Jésus en croix, leçon, tout ensemble, de réalisme sévèrement
fidèle, et de surnaturalisme! N’ayons point peur de considérer en face,
avec la fixité douloureuse d’un amour impuissant à tout saisir, les
défigurations du visage, les crachats collés aux sourcils, les ordures
pétries dans la barbe, et, sous la peau des membres lamentables, avec
les bourreaux dont nous fûmes, dénombrons les saillies des os. Fermer
les yeux devant le mystère de nos déchéances serait démentir la
nécessité de la Rédemption. Les hommes ne demandent qu’à oublier ce qui
les fait abjects. Il faut les contraindre au spectacle de leur opprobre,
non pour les désespérer; mais afin qu’ils se jettent dans les bras
déchirés du Libérateur.

Aussi jugeons-nous difficile qu’un art idyllique, fardant toutes les
hideurs sous une gracieuse idéalité, ait rien de fortement chrétien. Il
y a des cas où le poète et, plus encore, le romancier _doit_ écrire une
page ou une phrase qui mettra peut-être en fuite dix mille lecteurs, si
la vérité du sujet réclame de malplaisantes violences.

Cependant, me dira-t-on, certains artistes ne sont aptes à concevoir que
les joies et les tendresses: pour un Fra Angelico, la crucifixion
elle-même ressemble à une bienheureuse extase. Et, en effet, d’après
l’exemplaire divin du Christ, la vie réelle peut être représentée dans
trois états différents: ou _la souffrance sans la gloire_, ou _la gloire
sans la souffrance_, ou _la gloire par la souffrance_.

Tel écrivain, tel poète surtout, sera prédestiné à ne chanter que l’état
de gloire, et c’est, en apparence, un magnifique privilège, cette
impossibilité à voir le laid, à sentir la douleur. Mais je ne puis
oublier la parole illuminatrice de l’_Imitation_:

«Un cœur pur pénètre le ciel, la terre et l’enfer.»

Le ciel d’abord sans doute, et, si Dante est entré dans la forêt sauvage
qui menait aux lieux d’horreur, Béatrice, d’en haut, lui envoyait un
guide. Il avait dessiné des anges sur des tablettes avant d’apercevoir
Ugolin faisant craquer sous ses dents atroces le crâne de son ennemi.
Pourquoi, néanmoins, Dante reste-t-il le maître du chant catholique,
celui à qui nous donnons l’épée comme lui-même la donnait au grand
Homère? C’est qu’il a embrassé dans son ampleur l’immensité de la vie.
Le mal est nu devant ses yeux, parce qu’il voit le rapport de ce qui
habite la nuit des gouffres avec l’empyrée des Bienheureux. Il faut être
descendu jusqu’au fond des iniquités et des châtiments pour adorer les
justices divines et comprendre d’où sort toute l’abomination de
l’univers.

La grandeur de l’art catholique est justement d’atteindre avec certitude
à l’universalité. Un païen peut sentir les analogies, les
correspondances des phénomènes dans le monde tangible. Seul, le chrétien
apporte de derrière l’horizon la clarté originelle où s’explique le
mouvement de tout ce qui respire, soit vers Dieu, soit vers Satan.
L’élargissement des choses terrestres, quand on les envisage ainsi, est
inexprimable. L’âme du dernier des hommes détient en son mystère les
splendeurs des trois Personnes divines. Les conjonctures de son passage
sur le pont qui va d’une éternité à l’autre intéressent le ciel, la
terre et les damnés. Autour d’elle, les anges et les démons soutiennent
la bataille qui durera jusqu’à la fin des temps. Ses actes et ses
pensées ont des répercussions énormes, peuvent sauver des multitudes de
vivants ou les perdre, hâter la délivrance des morts lents à expier,
accroître la félicité des saints et la gloire même de Dieu. L’infini
converge dans la pauvre étincelle de notre vie, et qui saura l’y
reconnaître, si ce n’est le voyant, le contemplatif, ou l’artiste ayant
la foi?

Pour le poète surnaturaliste, l’Enfer, le Purgatoire et le Ciel sont
accessibles, parce que les apparences d’ici-bas s’y retrouvent élevées
au-dessus, d’elles-mêmes à des modes inconnus.

                   *       *       *       *       *

En esquissant les perspectives inestimables de l’art surnaturaliste,
nous laissons entendre, du même coup, ce qui manque au naturalisme.

Il lui manque, c’est très simple, d’être la vérité. Un mot du Symbole de
Saint Athanase abrège merveilleusement l’ossature des deux doctrines.
«Le Christ, y lisons-nous,--et cela sous-entend le genre humain, corps
mystique du Christ,--est un, non par la conversion de la divinité en
forme charnelle, mais par l’assomption de l’humanité à une forme
divine.» Le paganisme fut un sanglot vers l’unité de l’être, une manière
de joindre l’homme, ses instincts, sa raison, à un principe plus stable
que lui. Seulement, sans nous arrêter aux fictions polythéistes, nous
constatons que ni les initiés orphiques, ni les métaphysiciens
n’arrivèrent à établir la transcendance de l’Amour créateur, le Verbe en
qui et par qui toutes choses furent faites et respirent.

L’esprit ordonnateur du monde, pour la plupart, reste mêlé au monde,
soumis à ses limites. Atè, la figure du Destin qui opprime les hommes,
marche sur leurs têtes; mais qu’est-elle, sinon une force aveugle
appliquant une loi qu’elle n’a pas créée?

Dans la conception naturaliste, c’est toujours l’humanité qui se fait
dieu. Pour y parvenir, ou bien la personne humaine devra se perdre au
sein du Tout, et cet appétit de se fondre avec l’univers équivaudrait à
un monstrueux désir du néant,--que peut être la béatitude sans la
conscience de notre moi?--ou bien les forces du Tout se concentreront
dans la personne humaine, seul réel exemplaire de la divinité.

A cette seconde position s’arrêta le paganisme gréco-latin, et, à sa
suite, depuis plus de trois siècles, les païens modernes y sont revenus.

Si l’homme est l’unique dieu révélé, déifier ses instincts sera sa
religion et sa vertu. Cependant, l’expérience avait appris aux anciens
que la liberté des joies se paie en d’excessives douleurs. Aussi
imposaient-ils une norme aux instincts; ils voulaient que la tradition
des ancêtres et la raison fussent les régulatrices de la vie normale.
Mais, cette raison n’admettant au-dessus d’elle-même que les
inaccessibles Destinées, ou s’adorera dans la chimère du sage impassible
et supérieur aux dieux, ou n’enseignera qu’une sagesse de juste milieu,
une prudente médiocrité.

Oui, la médiocrité, c’est fatalement l’idéal et la grande misère du
naturalisme païen. Est-ce à dire que les hauteurs surnaturalistes lui
aient été impraticables? Je n’oublie certes pas tel fragment sublime de
Parménide, ni Eschyle, ni les Bacchantes d’Euripide, ni les mythes de
Platon, ni certains vers de Virgile où tremblait l’aube du jour attendu.
Mais, dans l’ensemble, l’art païen n’exprimait que la vie du corps et la
beauté rythmique des gestes, les modes élémentaires de la souffrance et
de l’allégresse, des maximes de sens commun, l’héroïsme dirigé vers des
fins restreintes, une humanité liée à la terre comme une statue l’est à
son socle. Adonis mort ne ressuscitait que pour les ivresses d’un
printemps. Comparé à la lumière suprasensible du Verbe, le soleil où
s’agitaient les athlètes, sur le sable des palestres, n’était qu’un
lumignon fumeux. Une nuit opaque rendait comme inexistante devant les
yeux des vivants l’éternité réelle. Vus d’où les mystiques peuvent les
voir, du Thabor de la foi transfigurante, les temps païens furent des
temps sombres. Un vase d’ébène autour duquel sont dessinés en traits
rouges des danseurs secouant des torches, telle serait, je crois,
l’image de l’illusion antique. Reconnaissons que la structure du vase
est exquise; une saine et naïve justesse de coup d’œil conduisit la main
qui l’orna; mais ces figures se meuvent sur le noir, dans le noir, et
quand elles nous ont offert l’essentiel de leurs lignes, elles n’ont
plus rien à nous apprendre.

L’étrange, dans l’histoire de l’art naturaliste, n’est point que le
paganisme s’en soit contenté, c’est qu’après la Révélation chrétienne,
après tout le moyen âge et Dante, on soit retombé à lui. Par quel faux
enivrement un Ronsard, chanoine, prêtre même, comme l’atteste un acte
officiel[105], mit-il ou peu s’en faut[106], à la porte de la poésie le
Christ, les saints, les mystères liturgiques, la vérité humaine de
l’homme pécheur, l’énigme de son avenir sans terme, pour célébrer des
galanteries éphémères et toutes sensuelles, des héros mythologiques ou
les paysages dont l’agrément touchait ses yeux?

  [105] Le procès-verbal de son installation, en 1560, comme chanoine,
    au chapitre du Mans où nous lisons: «Accepimus nobilem et
    circumspectum virum Petrum de Ronsart, _presbyterum_.»

  [106] On rencontre, à travers les huit volumes de son œuvre, quelques
    vers, quelques morceaux chrétiens, uniquement suscités par des
    circonstances accidentelles. Mis bout à bout, ils tiendraient
    peut-être en tout vingt pages. Quand il se défend contre les
    calomnies des huguenots, il professe sa foi catholique dont la
    sincérité ne peut être mise en doute. Il écrit, parce qu’on lui a
    demandé ces poèmes, une paraphrase sur le _Te Deum_, des hymnes à
    Saint Blaise, à Saint Roch, à Saint Gervais, etc. L’_Hercule
    chrétien_ fut composé à la requête du cardinal de Châtillon pour
    «complaire»--Ronsard l’avoue en propres termes--à ce protecteur
    opulent qu’il appelle ailleurs son «Mecenas». C’est, au reste, une
    similitude grossièrement poursuivie entre Hercule, dompteur des
    monstres, et Jésus, vainqueur de Satan. L’année même où il
    versifiait l’_Hercule chrétien_ (1560), Ronsard faisait, dans une
    des _Odes retranchées_, cette déclaration très peu chrétienne:

        Au moins, avant que trespasser,
        Que je puisse à mon aise, un jour,
        Jouer, sauter, rire et dancer
        Avecque Bacchus et Amour.

Il n’est point superflu d’éclaircir les causes d’une telle déchéance
d’inspiration, et d’autant qu’elles menaceront indéfiniment les
renaissances de l’art chrétien.

Une tapisserie du dix-septième siècle, que j’ai souvent l’occasion de
revoir dans une église, représente Moïse frappant le rocher avec la
verge miraculeuse. Autour de lui, des gens épuisés de soif; l’eau
jaillit devant eux et décourt au creux du sol; mais les uns, avant de
boire, émerveillés, élèvent leurs mains ou les joignent et rendent
grâces à Dieu d’où descend l’eau qui sauve; un autre, accroupi,--et on
devine qu’il se mettrait volontiers à plat ventre--offre sa cruche au
jet, et se retourne, faisant signe à ses compagnons d’accourir, afin
qu’ils se désaltèrent, comme des animaux, sans penser à rien qu’à la
volupté de n’avoir plus soif. Les premiers sont des surnaturalistes; le
reste figurerait trop bien le naturalisme instinctif.

Idolâtrer la vie présente, se courber vers elle, s’en abreuver
goulûment, cela n’exige aucun effort; le poids de notre infirmité nous
précipite à cet assouvissement; il y a au fond de nous un paganisme
indestructible; toujours la chair convoitera contre l’esprit; et, dès
que les yeux sont enfoncés dans les jouissances ou les désirs
inférieurs, ils ne réfléchissent plus les clartés célestes, ils les
oublient s’ils ne les nient point.

La tension des siècles ascétiques avait courbaturé les volontés
paresseuses; par lassitude, par besoin de changer, elles s’émancipèrent;
l’effervescence païenne, chez les clercs comme chez les laïques, fut
effrénée, et l’imagination des poètes se fit complice du commun
débridement.

Mais, dans la poésie, d’autres motifs affadirent le goût des sublimités
chrétiennes. Les rhétoriqueurs, vers la fin du moyen âge, à force de
subtilités symboliques, de complications métriques et verbales, avaient
rendu fastidieux le mysticisme imaginatif; on délaissait au milieu «des
voies périlleuses de ce monde» le «Traverseur» de Jean Bouchet, comme
nous abandonnâmes, dans la futaie de leurs épineux symboles, Mallarmé et
ceux qui lui ressemblaient.

Ajoutons que la poésie chrétienne ne léguait, en France, aucun haut
chef-d’œuvre pouvant offrir un modèle imitable comme ceux des anciens.
Pas une chanson de geste n’a valu l’Iliade, pas un mystère n’est
comparable à Œdipe-Roi; la farce de Pathelin reste une minime ébauche
devant les comédies d’Aristophane. Le lyrisme de Villon, si pénétrant
pour nous, devait sembler méprisable à des gens qui ne voulaient plus
connaître le visage de la pénitence et de la mort.

Au moyen âge, la poésie, le roman, le théâtre même quand il ne fut plus
dans l’église, avaient été trop souvent considérés comme des
passe-temps, des jeux récréatifs auxquels on demandait surtout d’être
sans danger pour les âmes. Cette erreur, qui est encore aujourd’hui
celle de trop nombreux catholiques, élucide l’insuffisance
d’improvisations populaires, d’une littérature d’amateurs dont on
faisait bon marché.

Ronsard et ses disciples eurent de leur travail d’artistes une idée plus
consciencieuse. Ils s’y donnaient tout entiers, aspiraient à la
perfection patiente. Mais ils voyaient dans l’art une technique à
s’assujettir, non une chose profonde, où le tout de la vie doit se
réfléchir et se continuer. La forme plus que l’essence des êtres
sollicitait leur conquête.

La poésie devint donc avec eux un aimable et prestigieux mensonge; et
leur époque les admira, parce qu’on ne prenait pas au sérieux la poésie;
des hommes graves, directeurs de collèges, se plaisaient à _divertir_
leurs écoliers en leur faisant jouer des pièces taillées dans quelque
mythe antique, belles parfois quand elles étaient d’heureuses
traductions, mais étrangères au monde vrai où il faut vivre et vides
forcément de tout esprit chrétien.

Ici, quelques-uns, peut-être, se récrieront:

--Alors, vous réprouvez donc l’antiquité profane et ce que nous devons
de meilleur à la civilisation grecque ou latine?

Je m’en garderais comme d’une ingratitude. Ne battons pas notre
nourrice. Si le goût d’une forte simplicité, des justes rapports entre
l’objet et l’expression résiste, chez nous, à toutes les perversions
accidentelles, notre fidélité aux lettres classiques nous mérite, pour
une part précieuse, cette noblesse d’esprit.

Mais l’antiquité n’aurait jamais dû être une idole. C’est une maîtresse
d’école dont il faut avoir écouté la voix, en retenant son expérience là
où elle concorde avec la discipline de l’église. Elle doit rester une
humble servante; on fit d’elle, dès la Renaissance, la déesse Raison.
Et, malgré l’énergique redressement du dix-septième siècle, le pli païen
persista dans l’art, il domina si bien les intelligences que _Polyeucte_
et _Athalie_, magnifiques exceptions, n’eurent aucun succès. On crut
Boileau quand il éconduisit doctoralement de l’épopée et du théâtre les
sujets chrétiens comme n’étant point susceptibles d’«ornements égayés».
Il est inouï de voir le pieux Fénelon formant son élève avec des fables
toutes païennes, avec _Télémaque_. Il prétendait faire au paganisme sa
part; le pouvait-il?

Être chrétien dans sa vie, païen dans sa littérature, ce dédoublement
est une chimère.

Lorsqu’un système est maître de l’imagination, il l’est bientôt du cœur,
de l’entendement; il envahit, il mène l’homme tout entier. A cette
évidence les temps où régna Voltaire allaient apporter la plus désolante
des illustrations. Et nous savons trop ce que fut la poésie d’alors: un
jeu mondain, une acrobatie de périphrases, des tirades sur la tolérance,
ou des couplets de petits soupers. D’une montagne de tragédies, d’odes,
d’épitres philosophiques, il ne reste aujourd’hui qu’une pincée de
cendre. Même un gueux mourant de faim comme le douloureux Gilbert en
était réduit à se plaindre en vers avec les métaphores de bourgeois qui
ont bien dîné:

    Au banquet de la vie infortuné convive
        J’apparais un jour et je meurs.

Jadis, l’épicurien Lucrèce avait, non sans mépris, assimilé la vie à des
ripailles; cette image, au dix-huitième siècle, passa dans les mœurs
absolument; l’élégante ou cynique partie de plaisir se prolongea jusqu’à
ce que la populace culbutât la table, impatiente de s’y gorger. Alors
bondit de la poitrine d’un homme un cri d’indignation, vrai et superbe.
Chénier, à la veille de monter sur la charrette, écrivit ses _Iambes_ où
il en appelle à la Justice immuable contre «les bourreaux, barbouilleurs
de lois».

Il fallut le cataclysme pour dessiller quelques yeux. Je trouve dans une
longue lettre de Chateaubriand à Fontanes, datée du 22 décembre 1800,
cette phrase mémorable:

«Vous n’ignorez pas que ma folie _est de voir partout Jésus-Christ_.»

Mot d’une portée extraordinaire, épigraphe, radieuse comme un labarum,
du renouveau surnaturaliste. Par malheur, Chateaubriand ne sut pas vivre
toute sa foi. Sèchement voltairien dans sa manière de juger les hommes,
dénué de solide théologie, il énonça un christianisme plus littéraire
qu’intime, il aspergea d’eau lustrale la littérature plutôt qu’il n’y
fit remonter la sève divine. Le merveilleux des _Martyrs_ est glacé,
faux à la manière d’une machine de théâtre. Malgré la scène terminale
dont l’idée reste une splendeur, le principe païen prévaut dans ce livre
composite.

Car c’est trop peu d’avoir une imagination chrétienne. Toutes les
puissances de l’âme doivent être immergées dans le surnaturel. L’œuvre
est une _expiration_ des éléments vitaux que l’artiste aspira; l’air de
la vie moderne étant saturé de contagions hostiles, si le cœur et
l’intelligence de l’écrivain ne sont sursaturés de vigueur chrétienne,
ses poèmes, ses romans seront comme ces enfants dont le père est
douteux; leur forme accusera un métissage impur, la tare des éclectismes
adultérins.

Envisagé de la sorte, quel a été le siècle d’où nous sortons?
Assurément, tous les écrivains, même les plus irréligieux, s’y
préoccupèrent du catholicisme. Un Stendhal, un Mérimée furent conduits à
exprimer des âmes catholiques et à les comprendre au moins dans les
aspects superficiels de leurs réactions. Que serait le Faust de Gœthe
sans le conflit, autour du salut de Faust et de Marguerite, des bons
Anges et de l’Ennemi?

Mais, chez le plus grand nombre, de multiples influences dévièrent,
débilitèrent ou tuèrent l’essor catholique. En l’un--tel
Lamartine--c’est une religiosité mysticisante où se dissout le dogme
impérieux. En l’autre--tel Musset--la dissipation, les faux amours,
l’ignorance théologique ruinent les velléités d’un retour à la foi. Ou
bien c’est le jansénisme désespéré d’un Vigny, le panthéisme extravagant
d’un Victor Hugo, avec ses déclamations sur le progrès et ses virulences
anticléricales; cet homme qui a reçu dans _La fin de Satan_, sur la
damnation, sur le Déluge, sur la Passion de Jésus, des éblouissements de
visionnaire inspiré, devait laisser son poème avorter en cette fiction
puérile et grotesque: Satan pardonné, parce qu’une de ses plumes
d’Archange lumineux, restée au seuil du Paradis, devient, en 1789,
l’Ange liberté! Plus tard Flaubert, obsédé par Saint Antoine, capable de
sentir la légende d’un Julien l’Hospitalier, ne trouva jamais lui-même
l’humilité de la prière ingénue; et son âme demeura pareille à celle du
solitaire dans la nuit de la tentation, «une citerne vide, avec des
ronces tout autour, et, au fond, une grande tache noire».

Presque tous les romantiques--et aussi les positivistes--du siècle
dernier me rappellent une fantaisie d’un sculpteur symboliste, la figure
d’un homme beau jusqu’au buste, cherchant à se mettre en marche vers des
horizons de lumière que son front réfléchit; mais le reste de son corps
est fait d’une séquelle de monstres emmêlés; il les traîne, il se
traîne; de sa suite hideuse qui donc le dégagera?

N’induisons pourtant pas des misères du dix-neuvième siècle qu’il nous
offre seulement l’exemple d’erreurs à éviter. Nous devons aux
romantiques le sens de la couleur, de l’intimité spirituelle, de la
richesse des analogies, de l’unité du monde que les poètes, depuis la
Renaissance, avaient perdu. Si beaucoup se sont égarés, rôdant à
l’aventure, dans l’indéfini du mystère, ils nous ont réappris l’audace
d’en explorer les approches.

Nous devons aux positivistes le souci de confronter avec la sévère
expérience nos vues et nos aspirations, le mépris de ce que Renan
appelait «le gongorisme catholique», de l’enflure et de la creuse
faconde, fléau dont tous nos écrivains et surtout nos orateurs sont
encore loin d’être indemnes.

Mais, au-dessus des romantiques et des positivistes, saluons, de toute
la vénération de notre amour, les grands apologistes, les romanciers et
les poètes catholiques sans qui nous ne serions pas ce que nous sommes.
Nommons-les ici, quand même ils sont dans la mémoire de tous, comme on
lit les noms des morts tombés au champ d’honneur: de Maistre, Bonald,
Lamennais avant son apostasie, Balzac, en dépit de ses confusions
philosophiques, Blanc de Saint-Bonnet, Lacordaire, Barbey d’Aurevilly,
Veuillot, Villiers de l’Isle-Adam, Hello, Huysmans, Verlaine, Léon Bloy.
Ces grands aînés marchent devant nous, non pour nous imposer d’être
leurs disciples, mais pour nous exciter à faire mieux qu’ils n’ont fait.

Pour nous qui voyons de loin déjà ces luminaires d’un autre siècle, la
concordance de leurs mouvements espacés nous est un haut signe d’espoir.
Ils eurent mission de réintégrer le Christ au centre de la pensée et du
vouloir humain, et, dans cette œuvre essentielle, ils se sont continués,
comme s’échelonnent des astres sur les routes éternelles. Entre Joseph
de Maistre établissant la suprématie du dogme et Barbey d’Aurevilly
déclarant dans la préface de l’_Ensorcelée_ que l’art catholique, avec
sa «grande largeur», ne craint pas de toucher aux passions lorsqu’il
s’agit de faire trembler sur leurs suites, nous percevons cette commune
certitude: dans tous les domaines, aussi bien dans celui de
l’imagination que dans celui de l’intelligence, le catholicisme doit
être souverain.

Il doit l’être avant tout, au fond de l’écrivain lui-même. Si nos aînés
nous laissent des modèles imparfaits, ce n’est point seulement que tout
génie reste «court par quelque endroit». C’est qu’ils furent
incomplètement des catholiques et des chrétiens. Supposez Balzac prenant
la peine de s’assimiler une bonne philosophie scholastique; il n’eût
point confondu la nature et le surnaturel, comme il l’a fait dans le
galimatias de _Louis Lambert_ et de _Seraphita_. Supposez Verlaine
s’évadant sans retour du cloaque où il avait expérimenté l’immondice des
instincts; il nous eût donné mieux que la dolence de ses faiblesses; il
se fût dépouillé d’un je ne sais quoi d’indécis et d’artificiel qui
s’insère en ses plus suaves élévations.

Car, s’il est souverain dans l’être intérieur du poète, le catholicisme
exclut de son œuvre les cabotinages littéraires, les sournoises
habiletés comme les molles négligences. Toute poésie où une certaine
forme de rythme et d’expression devient tyrannique, calculée, porte un
germe de mort, n’est pas vraiment chrétienne. L’art chrétien, toujours
difficile, est plein de pièges pour quiconque, guetté par le démon du
factice, s’y engage sans la candeur d’une foi absolue. Et cette candeur
même est plus aisée à perdre qu’à obtenir. Il serait odieux d’en faire
une attitude. Vous vous rappelez ce héros d’un roman de Chesterton qui
«voyait des anges agenouillés dans l’herbe, _avant d’avoir vu l’herbe_».
Il serait beau de voir le monde ainsi; très peu d’entre nous--et très
peu, c’est beaucoup dire--ont ce degré d’ingénuité. Contentons-nous donc
d’être sincères, vrais devant les hommes comme devant nous-mêmes.

Le propre d’un écrivain catholique est d’aimer éperdument ce qui _est
vrai_. Pour atteindre le supra-sensible, nous avons à refouler le
brouillard, dense comme des ténèbres, d’un naturalisme athée. Il ne
s’agit point de fermer les yeux en le traversant, mais d’élever en notre
main la lampe ardente qui le percera. Projetons-en la flamme hardie sur
tout ce qui peut être éclairé. Quand on tient ces deux vérités, la chute
et la rédemption, il n’est aucun gouffre où l’on ne puisse envoyer une
flamme de justice, un signal de compassion, un appel d’espérance.

Pour un artiste d’une foi vigoureuse, l’attitude en face de la nature
est aisée à définir: il regarde, il sent la vie telle que sa vue de
réaliste la lui fait voir et aimer; et il l’interprète selon l’optique
chrétienne qui ne déforme pas les objets, qui les rejoint entre eux et
les explique en les illuminant.

Notre unanime désir est que cet ensemble d’idées aboutisse à susciter,
dans la littérature prochaine, plus d’ardeur créatrice, plus de beauté.
Durant la guerre et surtout au moment de la victoire, j’avais espéré des
temps cornéliens, un épanouissement d’enthousiasme, d’allégresse, de
force exubérante, des cris de clairons ailés dans un soleil de gloire,
puis le chœur austère des héroïsmes pacifiques tendus vers la patrie et
le monde à rénover. Ni l’esprit public, ni la multitude des livres
surgis depuis quatre ans n’ont correspondu à cette illusion. Les
_Hymnes_ de Joachim Gasquet, symphonie délirante, splendide par
intervalles, ne chantent que le péan du triomphe d’un jour.

Au lendemain du triomphe, le poids immense des deuils, l’énormité de la
tâche à reprendre, les déceptions du présent et les anxiétés de l’avenir
ont déterminé chez beaucoup une sorte d’affaissement sur eux-mêmes, une
dissolution des forces viriles. Il est grand temps, pour les volontés en
désarroi, de se reprendre. Aux écrivains catholiques plus qu’à personne,
il incombe de sonner le ralliement des énergies. Je voudrais que leur
voix, par-dessus la lourde rumeur des incertitudes, ressemblât à ces
cloches de balises dont la vibration, large et douce comme celle d’un
cor lointain, domine les chocs des vents et les hurlements de la mer.

Je voudrais que les plus puissantes et les plus pures d’entre elles
fussent des cloches de cathédrale, des cloches de _Te Deum_, des cloches
de Fête-Dieu, des cloches de deuil aussi, de pitié ou d’alarme, mais,
plus encore, des cloches nuptiales, des cloches de résurrection. Les
âmes ont besoin de savoir qu’elles ne vont pas mourir. D’où leur
viendra, sinon du poète chrétien, en forme de libre cantique, le message
de la paix, le message de l’éternité? Nulle conception ne saurait être
vaste et forte à l’égal du surnaturalisme catholique. Lorsque j’en
cherche l’idéale figure, je me souviens d’un vieux mystique comparant
l’amour parfait «à un anneau d’or qui serait plus ample que le ciel, la
terre et toutes les choses créées». Quand je m’en représente la réalité
plus modeste, je pense à une parole de l’admirable Mistral dans une
lettre à Lamartine: «Si humble et si petit que soit le grain de blé,
lorsqu’il monte en épis sous la rosée du ciel, il peut encore faire
honneur à la main qui l’a semé.»

Voilà le grand point: que le champ où nous voulons remplir notre journée
de bons ouvriers soit étroit ou large, avare ou plantureux, ne disons
jamais comme les hommes sans foi: Ce champ est à nous; il y a nous et
rien que nous; ne cherchons pas notre gloire, mais rendons-la toute à la
Main qui a tout donné.



LES POSSIBILITÉS DU ROMAN CATHOLIQUE


Il ne sera jamais superflu de le redire: de toutes les formes
littéraires, la plus ardue, c’est le roman. Nulle autre ne requiert la
mise en jeu d’éléments si complexes ni une telle constance de vérité
créatrice. L’œuvre romanesque, parfaite comme est parfait, au théâtre,
_Œdipe-Roi_, semble un prodige encore à naître. Un bref roman d’analyse,
une idylle, un récit fantaisiste peuvent donner l’illusion d’un ouvrage
sans défaut. Mais, lorsqu’un vaste sujet entrelace des caractères et des
milieux, fait surgir, au-dessus de figures multiples et d’une masse
d’épisodes, une grande idée vitale, cette entreprise équivaut à vouloir
introduire dans le plan du réel un système de forces, presque un monde
incréé.

Pareille audace reste forcément inférieure à son objet. Elle a plus de
chances encore de ne point l’atteindre, si l’artiste veut faire tenir en
une synthèse les relations du visible avec l’invisible, s’il est un
romancier catholique et mystique.

Nous vivons dans la sphère des apparences. Elles retiennent
l’imagination par tout le poids de leurs attraits; ou bien elles
l’oppriment par la terreur et le dégoût. Pour les dominer, il faut les
avoir scrutées sous la lumière des régions divines; il faut aussi les
avoir bien vues d’un regard qui observe afin de représenter fidèlement.

Le romancier catholique doit être tout ensemble un réaliste et un
surnaturaliste. Je dis réaliste, non point naturaliste. Catholique et
naturaliste, ces deux mots hurlent de se voir ensemble. Le naturaliste
s’attache au fait pour le fait; il se pose devant la création comme un
clerc de notaire inventoriant un mobilier; ou, s’il la considère en
philosophe, c’est, asservi à un dur système; il saisit dans l’homme
l’animalité; il constate les tares ataviques, la mesquinerie des
habitudes, la hideur des vices. Quand il note les caractères d’un
milieu, il n’a souci que d’ajouter quelques fiches au dossier humain; il
se donne la volupté stérile de construire une figuration. S’il se penche
avec sympathie sur la misère de ses personnages, s’il y reconnaît la
sienne, il peut vivifier d’un souffle douloureux ces ombres qui
s’agitent dans le vide. La _Sapho_ d’Alphonse Daudet, la _Germinie
Lacerteux_ des Goncourt sont des témoignages probants, comme une
confession, sur la déchéance où peut glisser une pauvre âme dans
l’abandon. La vie lui paraît le plus ennuyeux des non-sens. Le monde se
dresse contre elle, comme une machine stupidement implacable, pour
l’écraser. La mort lui reste, seule fenêtre entre-bâillée sur le libre
espace. C’est pourquoi tant de romans naturalistes, depuis _Madame
Bovary_, finissent, d’une manière inévitable, par un suicide. Les
casiers de l’observation naturaliste ressemblent à ces geôles
suffocantes où Sainte Thérèse, dans sa vision de l’Enfer, se sentit
bloquée, sous un plafond si bas, entre des parois si étroites qu’elle ne
pouvait se tenir debout ni s’asseoir; et, naïvement, elle s’étonnait
qu’au sein de ténèbres opaques on pût distinguer toutes les choses
affreuses pour la vue. Image de damnation qui n’est pas un mensonge,
quand le romancier considère la société moderne, en son désordre et son
athéisme. Les âmes ne peuvent plus même jeter le cri de leur détresse:

    Le silence est au fond de tout le bruit qu’on fait.

Si, par intervalles, le naturaliste et le réaliste catholique ont l’air
de se rejoindre, c’est dans la nausée des laideurs. Mais le premier n’y
reconnaît que le jeu accidentel de forces inconscientes; l’autre y
découvre les suites du péché; au bout des drames les plus atroces il
voit entreluire la Rédemption. L’art du naturaliste est un miroir qui
réfléchit de mornes surfaces; celui du réaliste chrétien pénètre jusqu’à
la substance et aux racines des événements.

Le naturalisme est tellement inhumain que ses fanatiques eux-mêmes n’ont
guère pu s’y confiner. Flaubert s’abîma dans une sorte de nihilisme
idéaliste, celui que le Diable, au plus aigu de la tentation, souffle à
l’oreille de Saint Antoine: _Peut-être qu’il n’y a rien._ Zola devait
aboutir au songe millénariste, puéril et grossier, d’une humanité
innocente, heureuse par la satisfaction de ses appétits.

La notion de _substance_, seul, le catholique en possède la ferme
plénitude. Il révère en toutes les choses de ce monde la main divine qui
les crée et les sauve. Il admire «les lys des champs», comme Jésus les
admirait, vêtus plus splendidement que Salomon sur son trône.

Jésus n’apportait pas aux hommes une chimère de perfection. Il voulait
réellement souffrir et mourir. _Vere passum, immolatum._

La foi en la Présence réelle demeure le fondement du réalisme
catholique.

C’était l’amour du Christ uni à la terre dans le pain et le vin de
l’Hostie qui jetait Saint François en contemplation devant les plus
infimes créatures et lui faisait parfois embrasser avec des pleurs de
joie les arbres ou les rocs dont le Seigneur a dit que, si les hommes se
taisaient, leurs pierres crieraient sa gloire.

L’homme étant conçu comme l’image de Dieu, l’artiste s’appliqua plus
exactement à la vérité de la ressemblance[107].

  [107] Il serait facile de montrer que tout réalisme profond part d’une
    intention religieuse. Ainsi, dans l’art égyptien.

De là, chez l’artiste chrétien, un sens de la beauté céleste, un sens de
la laideur aussi que le paganisme n’avait point soupçonné. Car le péché
déforme la ressemblance divine; le Démon y superpose son affreuse
empreinte.

Et nous ne songeons pas seulement à la vérité des contrastes, à
l’exactitude plastique. Le plus important, c’est l’intérieur de l’homme,
l’éternel conflit dont il est le champ de bataille, le mystère des
perspectives surnaturelles où se prépare le dénouement.

Réalisme et surnaturalisme ne font qu’un.

Appliquées au roman dont les formes ont une autre souplesse que le
théâtre ou le poème lyrique, les possibilités de l’art chrétien sont
immenses. Il semble étrange qu’on les ait si peu explorées.

Certains romans du moyen âge--ainsi Perceval le Gallois--proposaient des
fictions taillées, si l’on peut dire, en plein drap, dans le dogme, et
pleines de symboles mystiques. Raymond Lulle, dans son _Blanquerna_,
inspiré, croit-on, d’un roman hindou, suivit l’histoire d’un homme jeune
qui s’aventure à travers le monde, en quête de bonheur et de sagesse; il
se marie, puis entre dans un monastère; il devient ensuite un prélat, un
cardinal; il est élu Pape; après quoi il se retire loin du monde; ermite
au fond d’un bois, il goûte enfin la béatitude. Les Espagnols ont
souvent imité ce type de roman qui peut esquisser toutes les conditions
sociales, peindre des milieux, des sentiments multiples, se faire varié
comme la vie même.

Cependant le genre, dès le moyen âge, fléchissait vers une frivolité
mondaine. On y cherchait ce qu’on y cherche trop encore, un éphémère
amusement. La plupart des sujets tournaient, comme des écureuils dans
leur cage, à l’intérieur de cette monotone intrigue: un tel sera-t-il
l’amant d’une telle? Ils allaient de l’amour héroïque à l’amour
idyllique, laissant aux récits des contes les licences de l’amour
grivois.

Nous ne demanderons pas un modèle de roman catholique à _l’Amadis_ ni à
_l’Astrée_, ni au _Grand Cyrus_, ni même à _Don Quichotte_, encore moins
au _Décaméron_ ou à _Pantagruel_, bien que les plus idéalistes de ces
livres impliquent la civilisation chrétienne avec ses délicatesses, et
que Boccace, Rabelais, là même où ils travaillent à corrompre le
catholicisme, en restent nourris.

Le seul beau roman qui ait surnagé au XVIIe siècle fut, il est vrai, un
roman chrétien; _la Princesse de Clèves_ repose sur l’idée du
renoncement. Mme de Clèves sacrifie un bonheur possible; elle s’obstine
à le repousser, quand la mort de son mari l’a rendue libre. Mais, chez
elle, l’amour humain ne s’immole pas à l’amour céleste; elle assure,
avant tout, le repos de sa conscience; elle a peur de s’engager en de
nouveaux liens. Deviendra-t-elle jamais un grand cœur mystique? Elle est
bien plutôt une femme raisonnable qui pèse des risques et se range au
parti de l’entière sécurité.

Il eût été prodigieux que le XVIIIe siècle libertin vît surgir un roman
chrétien d’esprit. _Manon Lescaut_ aurait pu l’être. Le conflit d’un
sentiment profane et d’une vocation pieuse, la rédemption après la
chute, le relèvement de la brebis perdue enfermaient la donnée
d’épisodes admirables. L’abbé Prévost n’en tira qu’un roman d’aventures
trop mollement bâti, où serpente le perfide lieu commun de la courtisane
réhabilitée.

Les romans de Voltaire visaient à exterminer toute conception chrétienne
de la vie. _Candide_ est le ricanement satanique du désespoir, devant
l’énigme du péché. Néanmoins, le blasphème atteste Dieu; l’homme qui
descend jusqu’au fond de sa misère impuissante réveille, même contre son
gré, le besoin d’un appel au Rédempteur. _Candide_ est plus près d’une
apologétique à rebours que _la nouvelle Héloïse_ ou _Paul et Virginie_.

Avec sa thèse: La nature est bonne, Jean-Jacques semblait ruiner, dans
l’art, les chances d’un renouveau chrétien. La Terreur se chargea de le
démentir. Et Chateaubriand, converti, osa prendre le contre-pied de
Rousseau; _Atala_ rétablit au-dessus de la nature la sainte loi du
sacrifice. Très imparfaitement, d’ailleurs. Si la mère d’Atala n’avait
lié par un vœu imprudent l’avenir de sa fille, les amants s’uniraient en
liberté; nous aurions, avec des horizons plus vastes, une reprise de
_Paul et Virginie_. La contrainte catholique intervient comme un
trouble-fête. Un disciple de Rousseau eût estimé qu’elle a tort;
Chateaubriand devait être un peu de son avis. Les parties chrétiennes du
roman sont pauvres et sèches d’expression.

De même, ses _Martyrs_ restent une œuvre indécise entre le christianisme
et le mensonge païen.

En dépit de ses insuffisances, Chateaubriand ouvrait au roman chrétien
d’étonnantes perspectives. _Atala_ et _les Martyrs_, après le _Génie du
Christianisme_, déterminèrent puissamment cette préoccupation religieuse
qui ne sera presque jamais absente de la littérature, au XIXe siècle.
Mais, pour trouver ce qui s’appelle un roman catholique, il faut
dépasser les temps lamartiniens, Hugo et Balzac lui-même; il faut aller
jusqu’à Barbey d’Aurevilly.

Le romantisme eut, d’abord, cette néfaste action de dissoudre en vague
sentimentalité l’élan spirituel. Le sujet de _Jocelyn_, qui est un roman
versifié, offrait la matière d’une profonde étude sur la vie intérieure
d’un prêtre. Or le livre se réduit à de verbeuses descriptions, à des
effusions lyriques. Sauf en deux ou trois épisodes où se dessine le
drame, la pensée du poète ne se concentre pas vers le dedans des êtres.
Les rapports d’une âme sacerdotale avec le dogme et la discipline
ecclésiastique sont à peine indiqués. L’indigence de mysticisme est
navrante dans cette histoire d’un sublime renoncement.

N’en soyons point surpris; l’écrivain jette en son œuvre ce qu’il porte
au fond de sa vie réelle. Comment exprimer l’ascétisme si l’on n’a
l’intelligence et le désir d’une règle ascétique? Le prêtre de
_Jocelyn_, comme l’évêque des _Misérables_, est construit sur le modèle
du _Vicaire Savoyard_; la seule excuse de Lamartine et de Hugo, c’est
qu’on rencontrait alors des prêtres et des évêques formés sur un tel
patron.

Balzac, avec sa pénétration réaliste du catholicisme en tant qu’ordre
social, a magnifiquement exprimé l’action de la foi sur les mœurs, les
générosités qu’elle suscite, le drame des antagonismes qu’elle
approfondit. Rappelez-vous simplement Mme de Mortsauf du _Lys dans la
vallée_, Mme Grandet et sa fille. Il a peint toute la gradation des
milieux ecclésiastiques, depuis le curé du village jusqu’au prélat
raffiné. On a pu extraire de _la Comédie humaine_ un ensemble de maximes
que ne désavouerait pas le plus orthodoxe apologiste; c’est lui, dans
_La Cousine Bette_, qui a dit de la Vierge Marie: «Elle efface par sa
grandeur tous les types hindous, égyptiens, grecs. La Virginité, mère
des grandes choses, tient dans ses belles mains blanches la clef des
mondes supérieurs. Enfin, cette grandiose et terrible exception mérite
tous les honneurs que lui décerne l’Église.»

Pourquoi cependant Balzac n’a-t-il pas donné un seul roman qu’on puisse
qualifier d’exclusivement catholique? C’est qu’il mêlait au dogme une
philosophie confuse, idéaliste, panthéiste, avec un amalgame de
mysticisme svedenborgien. Un seul axiome soutient l’énormité de son
œuvre: «La nature est une et compacte.» Ce qu’on nomme attractions et
répulsions des choses, réalisé dans les intelligences, devient l’amour
et l’antipathie. Ce qui est, en nous, la volonté est, dans la plante,
odeur ou sève. Matière et pensée, à l’en croire, seraient les deux modes
d’une Puissance unique. Sa vision du monde spirituel, des sphères
angéliques, çà et là prodigieuse dans _Seraphita_, est troublée par les
baroques extravagances qui lui viennent du protestant Svedenborg.

D’autre part, il brouillait la notion précise du surnaturel et le
surnaturalisme tel que l’entendra, d’après lui, Baudelaire, une
transposition, exaltée jusqu’au vertige, des sensations où les mots se
crispent impuissants à rendre l’ineffable:

«Il m’a souvent semblé, déclare Emilio, dans _Massimilla Doni_, au sujet
de la femme qu’il aime, que le tissu de sa peau empreignît des fleurs
sur la mienne quand sa main se pose sur ma main... L’air devient alors
rouge et pétille; des parfums inconnus et d’une force inexprimable
détendent mes nerfs, des roses me tapissent les parois de la tête, et il
me semble que mon sang s’écoule par toutes mes artères ouvertes, tant ma
langueur est complète.»

Autrement exacte et sévère fut la conception de Barbey d’Aurevilly.
L’_Ensorcelée_, _Un prêtre marié_, _les Diaboliques_ nous offrent les
premiers exemplaires de romans ou de nouvelles qui procèdent du dogme,
de la morale, de la tradition catholique et qui, hors d’elle, seraient
impossibles[108].

  [108] Il faudrait y ajouter _L’Honnête femme_, de Louis Veuillot. Voir
    ce que j’en ai dit dans les _Lettres_ de février 1927.

Un réalisme théologique soutient ici le jeu des passions.

Supposons, dans l’_Ensorcelée_, la fiction dépouillée de l’élément
surnaturel. Il lui resterait un tragique de folie amoureuse, mêlé aux
réminiscences de la Chouannerie. Mais son aspect légendaire, son
grandiose s’évanouiraient. Le grandiose tient au souffle satanique qu’on
y respire; et le satanisme fait la vérité profonde du récit.

L’Église, avec ses dogmes, amplifie au reste tout ce qu’elle touche.
Parce qu’elle est, comme le Christ, un signe de contradiction, en
dressant contre les appétits humains une digue, elle les force à
rebondir, torrent orageux, ou les sublimise par la soumission imposée.

C’est ainsi que d’Aurevilly, dans _Un prêtre marié_, entoure d’une
grandeur inouïe la tendresse de Sombreval pour sa fille. Sombreval,
avant de se marier et d’avoir une fille, était un prêtre. Il a beau
vivre en mécréant; le signe de l’onction demeure sur lui. Il ne peut
dire: Ma fille! sans répéter un sacrilège ineffaçable devant Dieu et
devant les hommes. Dans le plus naturel et le plus noble des sentiments
il mange, il boit à toute heure sa réprobation.

On reprochera au romancier, sans doute, de se complaire dans l’anormal.
Cette critique ne serait point vaine. Le surnaturel, pour se révéler,
a-t-il besoin de péripéties et d’âmes extraordinaires? Il semble plus
probant s’il s’insère dans la trame des faits quotidiens. Mais
d’Aurevilly aurait pu répondre que l’anormal est incessant. Nous
croisons des humains que des yeux superficiels déclarent «quelconques»;
rien d’étrange au dehors ne signale leur vie. Si nous en connaissions le
fond, nous serions terrifiés de ce qu’elle cache, ou parfois éblouis de
leurs vertus ignorées.

D’Aurevilly sentait ce qui manquait, dans son œuvre, à une synthèse du
visible et de l’invisible. Des âmes existent, ailées, radieuses, qu’un
vent pur enlève, comme la colombe de l’arche, au-dessus des cloaques
ténébreux. Le conteur des _Diaboliques_ rêvait de leur donner un
pendant: _les Célestes_. Faute de temps ou d’inspiration il ne les a
jamais esquissées. C’est qu’il est plus accessible d’exprimer les
passions mauvaises que la vertu. Celle-ci paraît trop aisément
conventionnelle, hors du possible.

Au temps de Barbey d’Aurevilly, une mode pessimiste portait les
écrivains à faire leur pâture de l’horrible, du monstrueux, de tout ce
qui révolte une sensibilité moyenne.

Huysmans, avant sa conversion, par un sadisme morbide, se divertira en
évoquant les atrocités d’un Gilles de Rais. _Là-bas_ s’achève sur
l’effroyable récit d’une Messe noire. Léon Bloy transposera, dans le
_Désespéré_, les souffrances de sa jeunesse, exagérant au delà du
vraisemblable les calamités qu’un artiste peut appeler sur lui.

_Le Désespéré_ n’est pas un roman, pas plus qu’_En route_ de Huysmans.
Un roman, disait d’Aurevilly, c’est de _l’histoire possible_. Quand les
faits réels débordent sur la fiction ou paraissent l’exclure, nous
n’avons plus un roman, mais des confessions, des mémoires, une
autobiographie, avec ce que Bloy appelait «l’arrangement littéraire», la
liberté de modifier ou même de déformer l’histoire, en vue d’un certain
effet. Bloy, d’ailleurs, était trop lyrique, et, comme Huysmans, trop
préoccupé de lui-même, pour se mettre dans l’état d’esprit propre au
romancier.

S’il eut sur le roman quelque influence, ce fut par ricochet, en tant
qu’il secouait d’âpres invectives l’illusion païenne où s’engourdissait,
chez certains, la ferveur de la foi.

Au contraire, les livres de Ferdinand Fabre sont de vrais romans, et
catholiques de pensée, bien qu’il n’y ménage guère les milieux
cléricaux. Une scène comme les obsèques nocturnes de Mgr de Roquebrun,
dans l’_Abbé Tigrane_, exigeait, pour être conçue, un sens rare du
dramatique inhérent aux liturgies. On peut blâmer comme outrée la fureur
ambitieuse d’un Rufin Capdepont. Mais n’oublions pas que ce roman se
passe en un diocèse montagneux, dans un vieux pays proche de l’Espagne,
où les antagonismes devaient s’exaspérer sans merci. L’auteur a moins
cherché la stricte vraisemblance que la vérité symbolique. Le Démon, au
surplus, quand il rôde autour d’une âme insensible aux convoitises
charnelles, n’a prise sur elle que par l’ambition, l’orgueil ou le
désespoir; c’est lui qui trouble le terrible et grand Capdepont.

Nulle intention d’apologiste ne s’ajoute à la peinture des mœurs; et
pourtant une apologétique indirecte s’en dégage; la force divine de
l’Église est avérée même dans les faiblesses de ceux qui la
représentent.

Avec Barbey d’Aurevilly et Ferdinand Fabre se définissait déjà ce que
j’appellerais le roman catholique _intégral_: regarder la vie d’aussi
près qu’on peut l’atteindre, mais en éclairer tous les aspects par cette
flamme mystérieuse qui vient des gouffres d’en haut ou d’en bas.

Beaucoup d’œuvres modernes--et des plus importantes--sont nées, d’autre
part, dans un rythme catholique; elles seraient impossibles si l’auteur
ne pensait en croyant. Paul Bourget, confrontant avec son expérience les
doctrines de l’Église, fut amené à ce témoignage que ses livres, depuis
_le disciple_, réitèrent obstinément: l’ordre catholique est principe de
vie; tout ce qui lui est contraire engendre le chaos, la mort. René
Bazin a posé, dans _la Barrière_, un duel de consciences autour de
l’orthodoxie, parce que lui-même attachait à sa foi un prix pathétique.
Henry Bordeaux, dans _la Maison morte_, aurait-il rendu avec une simple
émotion la mort pieuse d’une paysanne, s’il n’avait trouvé au fond de
son cœur la piété d’un tel spectacle?

François Mauriac a beau déclarer: «Je ne suis pas un romancier
catholique; je suis un catholique qui écrit des romans», sa sensibilité,
ses fictions, son goût même de l’amer péché, tout suppose chez lui une
vie intérieure catholique dont son art est pénétré jusqu’aux fibres.

Mais, ce que je veux attester, c’est l’élargissement des horizons
romanesques par le surnaturalisme. Il me conviendrait mal d’aller
prendre dans mon œuvre des arguments. J’aime mieux évoquer l’admirable
scène du _Sanguis martyrum_ de Louis Bertrand où les mineurs chrétiens
voient surgir près d’eux un prêtre inconnu qui leur apporte sous terre
le Pain céleste. Ici, le miraculeux se mêle comme naturellement à
l’humain de la vie; il s’impose parce qu’il est désiré, attendu; il
n’affirme pourtant pas: C’est moi. Qu’on se rappelle aussi, dans le _Vin
de ta vigne_ (de Louis Artus) la très suave et prophétique nouvelle:
_L’enfant qui n’allait pas à l’école_.

Un roman paru l’an dernier, _Un pénitent de Furnes_, d’Henri Davignon,
peut expliquer d’une façon probante quel imprévu poignant le symbole
chrétien ajoute à une situation peu neuve en soi. La femme de Réginald
Camerlinghe l’a quitté; il veut expier pour elle son erreur; d’autant
plus qu’il n’est pas lui-même sans reproche. Il suit, comme pénitent, la
lourde croix sur l’épaule, à travers les rues de Furnes, le cortège de
la Kermesse qui représente la Passion. Chaque épisode de la Kermesse, au
lieu d’être devant ses yeux un jeu pictural, retentit en son cœur; il
sent le poids de la Croix qu’il soutient et sa vertu expiatrice. Quelle
beauté, par exemple, en ce détail très simple, agrandi jusqu’au symbole:

«Jésus se relève, réaccepte le fardeau, et repart de son pas rapide,
court et cadencé. Sa silhouette projetée sur le mur semble vouloir
emplir l’horizon. De la foule, une petite vieille se détache et tend
vers l’homme en sueur un verre d’eau claire. Il a fait non de la tête,
tout à sa tâche infinie!»

Plus récemment encore qu’Henri Davignon, Georges Bernanos, dans son
roman étrange: _Sous le Soleil de Satan_, explore avec une audace de
visionnaire les profondeurs de l’invasion démoniaque. Cette œuvre
synthétise des qualités superbes: un réalisme fort et condensé, n’ayant
peur ni du laid, ni du cynique, parce que le laid et le cynique, c’est
le rire du Démon, sa revanche sur l’œuvre divine; une pénétration des
âmes tranchante, subtile, amère; l’intensité continue, même excessive de
l’hallucination; une façon de peindre où le dedans projette sur le
dehors des lueurs transcendantes; des dialogues dont chaque mot enferme
du silence.

La couleur de l’ensemble est, comme le fond de certaines toiles
espagnoles, furieusement sombre; car le soleil de Satan, c’est la nuit.
L’histoire de la malheureuse fille que le démon pousse du désordre au
suicide est liée à celle de l’abbé Donissan par une relation toute
mystique. Le drame se concentre dans le cœur de ce prêtre ascète,
tourmenté par l’Esprit du mal. Le Démon lui apparaît même--c’est
l’épisode capital du roman,--et cette vision doit, pour une haute part,
sa puissance au réalisme qui en soutient la terreur surnaturaliste. Le
curé de Lumbres reçoit, plus tard, le don des miracles; un fermier, dont
l’enfant vient de mourir, l’adjure de ressusciter son enfant. Le prêtre
croit entendre un ordre mystérieux qui le contraint d’opérer cette
résurrection. Il l’essaie, il voit le petit mort soulever ses deux
paupières; mais le cadavre retombe. Un éclat de rire retentit, celui de
la mère qui l’a suivi à son insu; l’abbé reconnaît le rire de Satan; il
s’enfuit épouvanté. Après un tel désastre, il n’a plus qu’à mourir.

Le point contestable du livre semble cette outrance de faits
désespérants. Certaines âmes saintes vivent, il est vrai, dans la plus
noire désolation, et cet état peut se prolonger des années. Elles ne
sont point tentées, malgré tout, au delà des forces humaines. Dieu les
soulage par d’inexprimables joies. Un prêtre, chaque matin, quand il
offre le Corps de son Dieu, est comblé d’une Présence où il reçoit un
avant-goût du Paradis. Mais l’abbé Donissan se méfie même de ces
consolations:

«J’ai haï le péché, se dit-il, _puis la vie même_, et ce que je sentais
d’ineffable dans les délices de l’oraison, c’était peut-être ce
désespoir qui me fondait dans le cœur.»

Satan, craint-il, «est dans le regard qui le brave, il est dans la
bouche qui le nie. Il est dans l’angoisse mystique, il est dans
l’assurance et la sérénité du sot... Prince du monde! Prince du monde!»

Et il en vient à cette conclusion terrible:

«Nous sommes vaincus! Vaincus! Vaincus!»

Assurément, il ne faudrait pas confondre une telle torture mystique avec
l’idée fixe, l’obsession maladive du Diable, qui va souvent jusqu’à la
folie (j’ai rencontré, à Sainte-Anne, une vieille dame folle, convaincue
qu’elle était Satan en personne). Mais l’abbé Donissan me paraît un
janséniste effréné, presque un manichéen. Avouer le triomphe de Satan
équivaut à désespérer de la Miséricorde, et nous ne sommes pas très loin
du péché contre l’Esprit.

Je crains que Georges Bernanos, soit par une violence systématique de
tempérament, soit par une recherche de l’_effet_, n’ait dépassé toute
mesure dans l’expression de la tristesse spirituelle[109].

  [109] Il reconnaît lui-même que la douceur et la confiance font défaut
    à l’abbé Donissan; ce prêtre est un saint manqué. Mais la grandeur
    anormale dont il l’investit abuse le lecteur sur les limites du
    personnage.

Et nous touchons ici une des graves difficultés du roman catholique. Il
représente l’homme pécheur, il doit le représenter. Un roman catholique
ne doit jamais être un fade mensonge d’idylle. Cette expression du
désordre, si forte qu’elle soit, va-t-elle néanmoins infliger aux âmes
un accablement? Je l’ai dit à propos des passions amoureuses:

«La grande règle, pour l’artiste chrétien, est de ne rien peindre qui
laisse aux lecteurs l’impression _dominante_ d’un trouble séduisant, de
restreindre les épisodes charnels, d’en faire sentir les suites
douloureuses, de présenter le péché comme le péché, la honte comme la
honte.»

Mais, quand le romancier approfondit un drame spirituel, la limite est
plus délicate à franchir, et le danger plus subtil. Il faut une nette
fermeté de sens théologique, la justesse prudente de l’analyse,
par-dessus tout, la bonhomie et la droiture de l’intuition.

Les possibilités du roman catholique sont immenses; ses difficultés les
égalent. Qu’elles ne rebutent pas les jeunes écrivains. Qu’ils
expriment, dans son ampleur, le mystère _joyeux_ comme le mystère
douloureux de la vie intérieure. Qu’ils gardent, devant elle, une
précieuse humilité. Seul la rendrait, avec sa plénitude, celui qui en
aurait toute l’expérience, c’est-à-dire un Saint. Mais les Saints ont
mieux à faire que des romans.



LE SIÈCLE EUCHARISTIQUE


Dans quelques jours; toutes les routes de la chrétienté s’empliront des
pèlerins qui vont au Congrès de Lourdes. Une année de plus dresse les
reposoirs de la procession universelle où sera glorifié le
Christ-Hostie. Aucun fait, depuis le commencement du nouveau siècle,
n’est plus imposant que ces vastes assemblées de catholiques venus de
pays sans nombre pour articuler ensemble un acte d’adoration. Le moyen
âge lui-même n’a jamais connu de telles assises mystiques: on se rendait
alors à Saint-Jacques de Compostelle comme en un lieu qui détenait les
restes corporels d’un apôtre et la vertu sanctifiante de ses os. Ici,
les attraits tangibles deviennent secondaires: l’Eucharistie peut
s’adorer dans un pauvre ostensoir de village aussi bien que sous un dais
escorté par cent évêques. Ce serait puéril, pour expliquer l’affluence
des fidèles, d’en admettre seulement les causes extérieures, la force
d’impulsion qui sollicite les hommes vers tout point où de longues
foules se dirigent, l’attente de magnificences extraordinaires et
d’unanimes émotions. Il faut atteindre au fond des âmes et, plus encore,
dans les volontés conductrices de l’Esprit Saint, les raisons durables
de ce mouvement.

A mesure que la fin des temps approche, une partie du genre humain
s’endurcit davantage à nier sa Rédemption; mais celle qui reste croyante
veut plus énergiquement proclamer sa foi. Le soir tombe sur le monde; la
nuit commençante sera la nuit du dernier exode. C’est l’heure où les
fils d’Israël immolaient l’Agneau sans tache. Nous aussi, nous savons
qu’il faut marquer de son sang le linteau de notre porte afin que
l’archange justicier, s’il passe, ne touche point nos têtes de son
glaive. Comme eux, nous devons manger la pâque, «tenant à la main le
bâton» de l’imminent voyage et «en hâte», avec la faim d’un grand désir.

Plus l’Église voit sa mission terrestre près d’être achevée, plus elle
se retrempe en ses origines. Aux premiers siècles, la communion
quotidienne était si bien admise que les chrétiens se communiaient
eux-mêmes dans leurs maisons. Mais, bientôt[110], un scrupule dont le
moyen âge ne sut se libérer et qui opprime toujours les schismatiques
grecs, retint les laïques à une distance respectueuse du Sacrement; plus
tard, en France du moins, les controverses protestantes et le jansénisme
attiédirent, chez la masse de ceux qui communiaient à Pâques et aux
fêtes solennelles, toute fervente familiarité. L’expression
traditionnelle, «s’approcher des Sacrements», correspondait à cet état
de méfiance rationaliste; on s’en approchait, on ne les mêlait pas à son
être intime. Aujourd’hui encore, les hommes de la génération antérieure
à la nôtre sont imbus d’un préjugé contre la communion fréquente.
Pourtant, sur ce point comme sur tant d’autres, le pontificat de Pie X
marque un retour à la profonde vie primitive. Si beaucoup de catholiques
ont suivi docilement ses inspirations, c’est qu’ils comprennent le
principe très simple jadis exposé par saint Ambroise:

  [110] Dès le IVe siècle et même avant, par une répercussion de
    l’arianisme (d’après le rapport de dom J. Chapman, de l’Ordre de
    Saint-Benoît, au Congrès eucharistique de Westminster, en 1908).

«Puisque chaque fois que le Sang est versé, il est versé pour la
rémission des péchés, je dois le recevoir toujours, afin que mes péchés
soient toujours remis. Je pèche constamment; je dois donc constamment
prendre le remède contre le péché... Si c’est notre pain quotidien,
pourquoi attendez-vous une année pour le recevoir, comme le font les
Grecs en Orient? Recevez tous les jours ce qui tous les jours vous est
profitable. Celui qui ne mérite pas de communier chaque jour ne mérite
pas de communier une fois l’an.»

Il n’est point d’âme pour qui ne résonne incessamment le précepte
d’amour: Prenez et mangez. Mais, tandis que la multitude des mécréants
rejette en hochant la tête et souvent avec d’immondes opprobres le Dieu
qui ne se lasse pas de s’offrir à tous, le reste du troupeau demeuré
fidèle s’élance d’autant plus avide vers la nourriture délectable.
«Dilate ta bouche et je l’emplirai», disait le Seigneur à son peuple par
la voix du Psalmiste; cette parole, d’une insondable munificence, est
entrée dans nos oreilles plus clairement qu’en celles de nos ancêtres.
Ce n’est pas que nous méritions mieux les largesses divines; mais elles
se multiplient à la mesure de notre indigence. Le viatique est pour les
fragiles, les infirmes et les moribonds. Or, le monde ressemble à un
grand malade qui ne sait plus de quel côté se retourner sur son lit. De
quoi peut-il avoir encore faim, sinon du Pain vital, promesse
d’éternité? «Il a donné _aux tristes_ la coupe de son Sang», chante une
hymne de la Fête-Dieu. Plus que jamais il faut aux chrétiens, pour
n’être pas tristes, «l’esprit de triomphe» qui les fait marcher avec
sécurité, comme les jeunes hommes dans la fournaise, au milieu des
tentations et des haines. D’où recevraient-ils cette allégresse, sinon
en mêlant à leur sang toute la substance du Fort des forts, du
Dominateur dont le royaume n’aura pas de fin?

Tel est le sens des Congrès eucharistiques et surtout des Congrès
internationaux. Les pèlerins appartenant aux patries les plus distantes
et les plus hostiles ne s’y donnent point rendez-vous à seule fin de
démontrer que le catholicisme restaure la famille humaine en son
harmonie plénière par l’unanimité d’une foi supra-terrestre. Leur
concorde jubilante figure pour quelques jours la communion des élus,
l’état de gloire et d’adoration perpétuelle qui se nomme le paradis. On
dirait qu’alors, du Levant jusqu’au Ponant, les blasphèmes se sont tus,
les hérésies et les schismes sont morts, que le puits de l’abîme est
clos sur le dragon lié à jamais; là, tous sont en tous, étant tous en
Dieu. C’est comme un après-midi d’été vêtu d’une splendeur et d’une paix
où rien ne semble plus pouvoir changer. Si quelque chose peut donner une
image des béatitudes, n’est-ce pas l’instant d’une bénédiction
solennelle, quand le prêtre élève au-dessus de la foule le Saint
Sacrement?

Et même, les bienheureux qui voient la Face de Jésus-Christ ne peuvent
plus mériter comme nous, prosternés devant l’ostensoir. L’hommage que
rendent de faibles humains à la Présence réelle enferme une sublimité
dont les anges doivent être jaloux. Un soir, il y a deux mille ans,
Jésus, tenant du pain entre ses doigts, a dit: Ceci est mon Corps; et
ses disciples ont cru à sa parole, ils ont fait ce qu’il avait fait, ils
le feront jusqu’à la fin des siècles et, avec eux, tous ceux qui
croiront en lui. Le voilà, le règne du Verbe où la parole accomplit
tout! Dans le miracle de la transsubstantiation, les apparences, infimes
et passives, subsistent seulement pour que la foi ait lieu d’agir et que
les sens ne soient point déçus. Sous elles pourtant s’abrègent
l’univers, la terre et le froment, le soleil nourricier, la chair et le
sang de l’homme; et, par la substance du Fils, la créature finie
consomme son union avec l’Infini en trois personnes.

Il est trop vrai de dire que l’éternité n’épuisera pas la contemplation
d’un tel mystère. En même temps, quoi de plus simple, de plus accessible
aux simples! Je me souviens d’un mot dit par une femme de pêcheur, aux
Sables-d’Olonne, à une voisine dont les vilenies l’exaspéraient:

«Allez! Vous me le payeriez cher si, ce matin, je n’avais pas mangé mon
Dieu.»

Manger son Dieu! Personne autre que les catholiques n’a jamais osé se
servir de cette prodigieuse expression. Mais, surtout, qu’on songe à ce
qu’y mettait la pauvre femme et qu’on essaye d’évaluer quelle somme de
charité humble, de miséricorde, de pureté, de patience, de paix entre
dans le monde par l’Eucharistie.

Lorsque les délégués de la catholicité s’assemblent pour adorer et
méditer le Sacrement saint entre tous, l’effet qu’il produit en eux est
de leur communiquer, autant qu’ils peuvent la recevoir, son unité
surnaturelle; il fait d’eux comme des grains de blé moulus et pétris qui
deviennent un seul pain. S’ils se séparent ensuite, la force d’une
cohésion mystique persiste dans leur vie, se propage autour d’eux. Dieu
seul mesure l’efficacité qu’ont eue et auront, en des pays où, depuis
des siècles, la Présence réelle était officiellement niée, des
spectacles tels que ceux de Westminster et de Cologne, ces processions
immenses qui figuraient la continuité de la véritable Église, son
pèlerinage militant et triomphant, conduit du Golgotha au jugement
dernier.

Lille peut se glorifier d’avoir été la première ville choisie pour un
grand Congrès eucharistique. C’était en 1881: trois cents prêtres et
laïques s’y étaient groupés; quatre mille hommes prirent part à la
cérémonie de clôture. Ce commencement, comparé à ce que furent les
récents Congrès, fait penser au grain de senevé croissant en un arbre où
les oiseaux du ciel bâtissent leur nid.

Le choix de Lourdes, cette année, a une signification magnifique: il
atteste une reprise solennelle de la terre de France par Jésus-Christ
Roi et par Marie. Lourdes est pour les catholiques un fief inexpugnable;
le Sauveur est là, si l’on peut dire, chez lui plus qu’en nul autre
lieu; il circule parmi les foules qui l’acclament, et sa présence est
tellement sensible que jamais il ne passe sans guérir des infirmes ou
délivrer des âmes souffrantes.

Les apparitions de Lourdes ne sont qu’une révélation anticipée,
imparfaite du paradis. Quand on lit les récits de Bernadette et des
témoins immédiats[111], on éprouve quelque chose de ce rafraîchissement
qu’au sortir du purgatoire doivent connaître les sanctifiés.

  [111] Ils sont bien transcrits dans le livre limpide et fervent de M.
    REYNÈS-MONLAUR, _la Vision de Bernadette_.

Je ne crois point qu’il y ait dans l’histoire du christianisme une série
de phénomènes comparables aux dix-huit apparitions, à ces conversations,
devant une foule, entre une petite fille agenouillée et la Dame qu’on ne
voyait pas, mais dont le visage se réverbérait sur le sien, à qui elle
répondait, selon les volontés de qui elle agissait; et la source
irrécusable afflua pour témoigner elle-même que Bernadette avait _vu_.
Cela se passait en 1858, alors que Renan, maître des esprits, prétendait
avoir exclu, sans retour, des faits le surnaturel. Quelle compassion
démesurée dans cette insistance de Marie à s’affirmer existante!

Mais, bien qu’elle ait à Lourdes redit trois fois le mot: Pénitence!
elle ne s’y révèle pas, comme à la Salette, la Mère douloureuse,
transfixée par les sept glaives et prédisant à ses fils ingrats les
dernières épouvantes. Quand elle se montre à Bernadette, elle sourit et,
tandis que l’enfant récite son chapelet, elle prononce avec elle: Gloire
au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit. Ce sourire de l’Immaculée, cet
hosanna réitéré à la Trinité sainte, n’est-ce point le paradis vermeil,
celui qui descendait sur la figure de Bernadette, «transparente comme si
de la lumière passait au travers?» Et, racontait la voyante, la Dame
souriait aussi en regardant les autres petites filles qui étaient là,
les hommes et les femmes, toute l’humanité pécheresse. Or, le regard de
Marie sur nous, c’est celui même du Fils de Dieu resplendissant en elle,
l’éblouissement de l’éternelle Hostie réfléchi sur celle qui n’a jamais
péché.

Ainsi, Lourdes est bien l’endroit de la terre où il nous convient le
mieux de célébrer les merveilles du Saint Sacrement. Ainsi, nous tissons
à notre siècle un manteau d’une pourpre radieuse, où sera mêlé,
souhaitons-le, le rouge de notre sang[112], mais qui porte déjà la
couleur du Sang de Jésus-Christ. Quand bien même son avenir serait lourd
de calamités et d’ignominies, il aura eu l’ineffable privilège d’être le
siècle eucharistique.

  [112] Ces pages furent écrites _en Juin 1914_; elles parurent le 12
    Juillet dans _La Semaine littéraire_.



LA JOIE CHRÉTIENNE


Certains mots portent, dans l’unité simple de leur forme, un signe
d’absolu. Est-ce hasard si notre langue et d’autres font tenir en une
syllabe le nom qui surpasse tout nom: Dieu? Le terme _joie_ semble
élémentaire comme le feu, quand la flamme, droite et vive, surgit des
sarments prêts à flamber.

S’il fallait définir la joie, nous dirions que c’est un accroissement
d’essor vital par l’espérance ou la possession d’un bien. L’arbre qui
monte le plus haut qu’il peut, hors du taillis, vers le soleil, reçoit
en ses fibres un sourd bien-être, tandis que ses feuilles boivent dans
l’azur, à la source ardente. J’ai vu, en mer, sur le pont d’un bateau,
des poulains hennir de contentement au premier rayon de l’aurore qui
touchait leurs yeux. Un chien bondit à son écuelle pleine, comme s’il
conquérait pour la première fois la vie.

La joie des enfants est semblable à celle des jeunes animaux, naïve,
impétueuse et totale. Elle imite d’autre part celle des Anges et des
élus parce qu’ils savent atteindre dans les plus humbles délices la
présence du parfait. Ils désignent du doigt, en questionnant, le mystère
des origines; ils ont la paix des simples, la paix avec les créatures et
avec Dieu; ils s’élèvent aisément à l’évidence de son Être; et lui-même
nous a prévenus que nous n’entrerions pas dans son Royaume, si notre âme
n’était pareille à leur âme.

Mais, les enfants, déjà leur condition d’homme les éloigne du Paradis.
Ils naissent en souffrant et pour souffrir; leur volonté convoite au
delà de ce qu’elle possède; elle s’exaspère des résistances; elle est
ramenée durement en deçà des bornes. La candeur les quitte; une loi de
déchéance signifie durement à leur faiblesse: «En toi, c’est le péché.»

Et, dès qu’ils ont grandi, la joie, même naturelle, leur est encore
moins concédée. Elle exige une victoire à gagner et à regagner sur le
trouble des appétits, sur les puissances de la mort. Ceux qui jouissent
d’elle combien sont-ils? On peut trouver, dans l’histoire, des siècles
qui eurent de la gaîté; un siècle _joyeux_ est encore à naître. L’homme
moderne a sculpté, plus profondes, sur son visage, les rides de la
tristesse. Les romantiques s’en sont parés. «Sot et vilain ornement»
aurait dit Montaigne qui ne songeait, en épicurien de Gascogne, qu’à se
maintenir gaillard et dispos. Affaissement de la vie spirituelle,
débilité physique, frénésie et lassitude des sens, inquiétude des cœurs
isolés, nostalgie du perpétuel _ailleurs_, perturbations nationales,
pressentiments de catastrophes, dégoût et désespoir, toutes les misères
du siècle dernier devaient aboutir au refrain d’Edgar Poë, _Nevermore_:

    «Mon âme hors de cette ombre qui gît flottante sur le plancher
            Ne s’élèvera jamais plus.»[113]

  [113] Dernière strophe du _Corbeau_.

Au temps de Musset et de Baudelaire il eût semblé absurde d’inscrire au
front d’un livre le mot fulgurant; joie. Zola, plus tard, l’a osé dans
un roman dont le titre a survécu. Mais l’ensemble de son œuvre atteste
impossible cette joie païenne de vivre qu’il s’essayait à prêcher. La
logique d’un matérialiste le courbe vers le non-espoir; d’une vie que
des forces imbéciles ont faite pour l’exterminer sans savoir pourquoi,
il ne peut attendre que «des minutes heureuses»; et encore, de ces
minutes-là saura-t-il éliminer l’amertume de songer qu’elles finies,
tout est fini? S’il se console, c’est dans la fiction d’une humanité
future, libérée de la souffrance, fraternelle, pacifique et juste. Il
met au bout de l’horizon un Paradis terrestre sans Dieu.

Non, le culte des instincts naturels ne nous a pas redonné le sens de la
joie. La plupart des romans naturalistes se terminent fatalement par un
désastre.

L’espérance est un aimant dont la pointe n’est en repos que tournée vers
le ciel. L’Église seule a gardé le rythme de l’_Alleluia_. Elle
convertit en une fête quotidienne le cercle uniforme des jours. Tous les
matins, elle reprend l’éternelle _réjouissance, le Sacrifice qui ouvre
la béatitude_.

Ses liturgies honorent des couleurs triomphales, l’or, le blanc et le
rouge; quant au noir, elle le met à la portion congrue. Les oraisons des
rites[114], les litanies de la Bienheureuse Vierge et des Saints
détiennent des trésors de magnificences. Nulle exaltation n’est
comparable à la liesse d’une foule croyante, pressée dans une
cathédrale, entonnant _le Credo, le Te Deum, le Magnificat_. C’est pour
les sens et pour tout l’être, la synthèse des ivresses, la communion
dans la plénitude.

  [114] Dans l’ordination des diacres, le Pontife, en les revêtant de la
    dalmatique, dit à chacun: _Induat te Dominus vestimento laetitiae._

A cette jubilation extérieure correspond la paix des volontés. Maintes
fois je me suis dit que, même si tous les bonheurs terrestres m’étaient
refusés, personne ne me dépouillerait de cette allégresse: le Verbe
s’est fait chair et _il habite_ parmi nous. La communion matinale
illumine les plus grises, les plus douloureuses journées d’un chrétien.
L’Évangile est par essence un message de joie.

Aussi les écrivains qui ont restitué à la pensée moderne la notion
d’espérance, le goût de la splendeur sont-ils des catholiques. Même Léon
Bloy, dans son _Désespéré_, a suspendu, par le récit d’une grand’messe,
les sombres et furieux déchirements de Marchenoir. Verlaine, le
pitoyable Verlaine, nota en des modes exquis la douceur d’être
catholique:

    Va, mon âme, à l’espoir immense[115]...

  [115] _Sagesse_.

    Ceux qui surent et purent croire,...
    Ceux-là, _vers la joie infinie_,
    Sur la colline de Sion,
    Monteront, d’une aile bénie,
    Aux plis de son Assomption[116].

  [116] _Sagesse_. Voir aussi _Liturgies intimes_, le poème intitulé:
    _Vêpres rustiques_.

Le Christ, en apparence, est venu apporter aux hommes de la douleur plus
que de la joie, le glaive plus que la paix, les épines de sa couronne
pour oreiller et les clous de sa Croix, pour qu’ils les enfoncent dans
leurs mains. Ses vrais disciples ont été, seront toujours des martyrs.
On concevrait mal un Saint dont la vie serait exempte de souffrances
singulières, sans des phases de sécheresse désolée et le brisement de
toutes les inclinations naturelles. La nature et la Grâce s’opposent
comme deux terribles adversaires; ce qui est donné à l’une amoindrit
l’autre; ce que l’une veut, l’autre le déteste; et, comme la nature ne
s’anéantit pas, il faut qu’elle soit tourmentée jusqu’à la mort.
Dirons-nous pourtant des Saints qu’ils ressemblent à ce curé de campagne
dont Mme de Sévigné s’amusait: «Il mange de la merluche en ce monde afin
de manger de la morue dans l’autre»? La béatitude à venir reste la chose
inestimable, la perle unique. Pour l’avoir, vendre tout le reste, c’est
payer bien peu cher.

Et, dès ici-bas, l’espérance de la conquérir fait, seule, la joie qui
_est_. Les Saints, parce qu’ils souffrent, ont le don d’être joyeux. Ils
le tiennent de leur Maître qui souffrit dans la joie.

Un des rapports insondables de l’humain et du divin en la personne de
Notre-Seigneur Jésus, c’est qu’au moment où il subissait les affres de
l’agonie, alors qu’il se lamentait, crucifié et impuissant: «Mon Dieu!
mon Dieu! pourquoi m’avez-vous abandonné?» il se voyait sublime à la
droite de son Père; il percevait les fruits magnifiques de la
Rédemption. Il était ineffablement heureux; et, en un sens, l’absolu de
ses opprobres, de son délaissement, de ses tortures, augmentait sa
gloire divine, la consommait.

Une simultanéité analogue, très imparfaite, se noue dans l’âme des
Saints. En même temps qu’ils pâtissent au delà des forces humaines, ils
sont comblés d’un bonheur supra-sensible. Car la joie mystique n’est
point la jouissance, mais la conformité dans l’amour avec le souverain
Bien. Elle est l’expansion de la charité parfaite. Dans le plus affreux
abandon, celui qui aime goûte la paix; et, parce qu’il est désolé sans
perdre l’amour, il mérite d’incroyables délices, il les acquiert par
anticipation. Les ravissements des extatiques succèdent volontiers à des
épreuves où, sans une aide mystérieuse, ils auraient succombé.

Rien de plus triste pour des yeux frivoles qu’une vie pénitente comme
celle d’un Rancé considérant qu’après ses désordres il n’avait qu’une
ressource: «se revêtir d’un sac et d’un cilice en repassant ses jours
dans l’amertume de son cœur.» Eh bien! Rancé acceptait, comme un
viatique de consolation, même les rigueurs qui le frappaient par les
mains d’hommes injustes:

«Ma profession veut que je me regarde comme un vase brisé qui n’est plus
bon qu’à être foulé aux pieds; et, dans la vérité, si les hommes me
prennent par des endroits où je ne suis pas tel qu’ils me croient, il y
a en moi des iniquités qui ne sont connues de personne et sur lesquelles
on ne dit mot; de sorte que je ne puis ne pas croire que les injustices
qui me viennent du monde ne soient des justices sécrètes et véritables
de la part de Dieu... C’est la disposition dans laquelle je suis et que
je dois conserver d’autant plus que les extrémités de ma vie sont
proches: aux portes de l’éternité il n’y a rien de plus puissant pour
faire que Dieu me juge dans sa clémence que d’être jugé des hommes sans
pitié[117].»

  [117] Lettre au maréchal de Bellefonds écrite en 1678.

Des joies sont liées aux humiliations pénitentes, non le sursaut
d’orgueil qui pousserait un Saint à jouir d’être méprisé, mais le
contentement de savoir qu’une loi de justice est satisfaite par
l’iniquité de ses ennemis, et mieux encore, l’élan de l’obéissance
aimante, l’allégresse de continuer la _bienheureuse_ Passion.

La félicité des Saints est d’un ordre paradoxal, transcendant; elle se
fonde sur un renversement des valeurs communes; ce qui est souffrance
pour les autres se tourne en bonheur pour eux. Mais cette joie
surnaturelle devient comme une seconde nature, si bien qu’ils ne
semblent plus pouvoir la perdre.

Dans le parloir d’un couvent je rendais un jour visite à une religieuse,
femme d’un grand cœur et qui montre, d’ordinaire sur son visage, une
sorte d’hilarité céleste. Elle venait, à l’instant, d’apprendre la mort
d’une personne qu’elle aimait; elle arriva, les yeux pleins de larmes;
mais le pli de ses lèvres restait souriant; et ce sourire illuminait ses
pleurs.

J’ai revu naguère un fascinant François d’Assise sculpté en bois brun
par Alonso Cano, d’après quelque moine surpris dans une extase. Cette
figure, comme celle du Saint Paul d’Hugo Van der Goës, concentre une
double expression: regardée à droite, elle évoque, sous le capuchon, un
jeune Frère, de mine fruste et radieuse, tendu vers la vision du Paradis
prochain; regardée à gauche elle donne la présence même de la Béatitude;
les muscles de la face sont caressés d’une flamme suave qui semble
descendre en eux; la bouche entr’ouverte oublie de respirer; un rayon
invisible attire en haut le regard embué d’ivresse. L’humain subsiste;
et pourtant la transfiguration est plénière. L’âme s’est déjà comme
installée dans le ciel.

Je me souviens aussi d’un petit trappiste blondin à qui je demandais:
Êtes-vous heureux?--«Oh! oui, me répondit-il, _trop heureux_.»

Ces ardeurs de joie ne sont-elles qu’une flambée de jeunesse? Ici, la
nature tendrait à prévaloir. Le plus grave obstacle où s’émousse la
joie, ce ne sont pas les tentations; c’est plutôt la torpeur, la fatigue
d’actes longtemps réitérés, la paresse d’un Moi qui renonce à se libérer
de lui-même. La joie requiert une souplesse neuve de mouvements, des
impressions fraîches. Seul, un puissant amour répète sans ennui des
paroles qu’use l’habitude. Le vieux moine, quand il monte d’un pas lourd
à la stalle où il reprendra son office, le même depuis cinquante ans,
sommeille quelquefois sur les psaumes, non seulement parce qu’il est
vieux, mais parce que les psaumes n’ont pas changé.

Cependant, par le jeu de la Grâce, une loi supérieure intervient: plus
on a aimé, plus on aime. L’expérience consommée de l’oraison affective
vaut à l’ascète une plus ferme possession de la méthode qui soutient le
colloque avec l’inlassable Ami. La joie dans la prière est un don; elle
est, à beaucoup d’égards, une science. Certains hommes d’âge possèdent
un cœur plus allègre que bien des jeunes; et ceux-là connaissent la
perfection de la joie.

Ainsi donc, _joie_ et _sainteté_ sont synonymes. Nous le savions sans
doute avant que le R. P. Hostachy eût l’heureuse audace de mettre sous
leur signe les portraits de Saintes dont il nous offre la quatrième
série. Mais son ouvrage illustre par toute la richesse des faits cette
divine relation. Matière inépuisable, ample comme l’univers des âmes.
Les formes de la joie sainte varient prodigieusement selon ses causes et
ses objets, selon les caractères, les milieux et les temps.

La joie d’une Claire d’Assise, parfaitement pauvre dès qu’elle a secoué,
comme la poussière de ses pieds, les biens de ce monde, ne peut être
pareille à celle d’une Mélanie la jeune, s’évertuant à disperser entre
les mains des pauvres une fortune si énorme qu’elle n’en sait pas
l’étendue.

La joie d’une Jeanne de Chantal, femme de France, raisonnable et fine,
héroïque avec réflexion, ne ressemble pas aux hyperboles extatiques
d’une Angèle de Foligno.

La joie dominicaine n’est pas la joie franciscaine; l’une est plus
logicienne, dominatrice; l’autre plus ingénue. La première considère
avec Dante--dont le Paradis est thomiste--que «la béatitude se fonde
d’abord sur l’acte de voir, puis sur l’acte d’aimer qui vient
après[118]». La seconde inclinerait à aimer d’abord, puis à comprendre
parce qu’elle aime.

  [118] _Paradis_, XXVIII, 37. Voir aussi l’opuscule attribué à saint
    Thomas sur la béatitude et les conférences du R. P. Janvier (Carême
    de 1903) sur le même sujet.

L’historien d’une sainte Catherine de Gênes définira en elle la joie du
repentir. Le biographe d’Eustochium, la très pure et charmante amie de
saint Jérôme, s’attachera aux joies de la virginité.

Le pieux auteur s’est gardé de tourner ses portraits en méditations
édifiantes ou en sèches études de sentiments. Comme dans une _Légende
dorée_, mais d’où seraient bannis les miracles invraisemblables et les
trop naïfs détails, il choisit les moments les plus expressifs d’une
destinée, ses parties dramatiques. Des anecdotes, des extraits de
lettres nous introduisent, de plain-pied, près de saintes et de leur
entourage.

Bien qu’il ait cru devoir associer à des figures lointaines quelques
mystiques plus modernes, Thérèse d’Avila, Marguerite-Marie, il a compris
que la nouveauté serait de ranimer surtout des chrétiens des premiers
siècles.

Revenir aux sources, c’est le grand attrait. Le commun des lecteurs
connaît fort mal l’Église du temps des Pères et se plairait à la
connaître.

Si l’on veut s’assimiler la pleine joie catholique, il semble rationnel
de la saisir en sa floraison native. Le Christianisme se présentait
comme la voie du bonheur. Au moyen âge, les épouvantes du Jugement,
l’ombre pénitentielle des cathédrales offusqueront d’une anxiété cette
candide espérance. Villon, dans sa Ballade fameuse, fait dire à sa bonne
femme de mère, devant les vitraux où elle voit peints l’enfer et le
paradis:

    L’un me fait paour, l’autre joie et liesse...

La peur avant la joie, n’est-ce pas, en germe, l’effroi janséniste
vis-à-vis de l’éternité?

Au siècle de saint Jérôme, et, plus encore, au temps des Apôtres, la
Parousie se révélait comme la grande fête promise aux Saints, la gloire
du Christ attendue, la soumission ultime des créatures au Vainqueur de
la mort.

Le Paradis était vu très simplement: dans un pacage, au milieu des
brebis, le bon Berger avec sa houlette; ou, comme à Alexandrie, sur la
peinture murale rapportée de la crypte d’Abou-Girgeh, un Saint en robe
jaune, auréolé, parmi des fleurs vertes et roses, près d’un poisson
mystique, en face d’un homme et d’une femme debout dans leur nudité
d’innocence. Pour les persécuteurs et les impies la menace du châtiment
surgissait; les fidèles n’envisageaient, après les brèves tribulations
et le feu purificateur[119], que la joie sans fin.

  [119] Sur le Purgatoire, on se rappelle, dans les Actes des Saintes
    Perpétue et Félicité, la vision de Dinocrate altéré.

La joie, ils l’embrassaient en ce monde comme la fille authentique du
Seigneur. Saint Grégoire de Nazianze écrivait, de son exil, à la
diaconesse Olympiade, qu’elle devait haïr la tristesse. La mère du
Saint, au bout d’une vie heureuse, mourut en extase devant l’autel:

«De l’une de ses mains, elle tenait la Sainte Table; et, en élevant
l’autre, elle semblait dire: «Christ, ô mon Roi, sois-moi propice.»

Grégoire lui-même, quand il se vit moribond, se fit habiller, pour
mourir, de vêtements blancs.

Lorsque Mélanie l’Ancienne, qui venait de perdre son mari, enterra ses
deux fils, elle ne versa aucune larme; mais «prosternée aux pieds du
Christ, elle semblait lui sourire».

Les joies surnaturelles laissaient vivre, en les transfigurant, celles
de la nature. Eustochium, un jour de fête, envoyait, en cadeau, à son
maître Jérôme, un panier de cerises, des colombes, «et quelques-uns de
ces bracelets d’honneur, _armillae_, que l’on donnait aux plus vaillants
soldats de la légion».

Saint Paulin de Nole célébrait dans un poème les douceurs de l’affection
conjugale. Démétriade, à Carthage, le jour où elle reçut le _flammeum_
des vierges, consentit à mettre sa plus belle toilette; et cette prise
de voile, dit saint Jérôme, jeta dans un délire l’assistance; il y eut
là «comme une danse joyeuse et sacrée de tout le peuple africain».

Si les Saints fermaient une fenêtre sur les choses charnelles, c’était
pour faire entrer, par une autre, à plus large flot, la splendeur du
ciel. Saint Sébastien, avant son martyre, paraissait tout d’un coup
environné de lumière, sous un manteau blanc, et sept Anges se tenaient
debout devant lui. Saint Tiburce, marchant sur des charbons ardents,
disait: «Il me semble que je marche sur un lit de roses.» La pauvreté,
la mort, les supplices étaient épousés dans l’ivresse.

Pourquoi cette joie primitive touche-t-elle notre cœur comme si elle
était nôtre?

C’est qu’au fond notre sensibilité envahie par la mollesse païenne est
près de celle des païens convertis. Il nous faut des Saintes, toutes en
sourires, mêlées aux roses, comme la suave Thérèse de l’Enfant-Jésus.
Nous avons le pressentiment de cataclysmes possibles, de temps plus
cruels que ceux où saint Jérôme pleurait sur Rome détruite. Les Barbares
sont à nos portes; ils règnent déjà chez nous. Pour surmonter l’horreur
des ruines, on aura besoin de joies débordantes. L’art chrétien de
l’avenir sera fait d’allégresse et de clarté; des basiliques semblables
à Fourvières, des hymnes tels qu’en chantait la jeune chrétienté de
l’âge d’or. Plus le monde avancera vers son terme, plus l’Église sera le
dernier refuge de la joie. Car c’est elle, la femme forte, à qui les
Livres Saints promettent qu’_elle rira au dernier jour_.



L’ESPRIT DE TRIOMPHE DANS L’ÉGLISE


Fait à l’image de l’Invincible, l’homme est né pour vaincre. Son
histoire a commencé par une défaite multipliée en d’innombrables
désastres. Mais, dès l’instant de la chute, la revanche était promise.
Sans la revanche, la chute serait même difficile à concevoir. La femme à
qui Dieu dit: «Tu écraseras la tête du serpent; et il guettera ton
talon», ce n’était pas seulement l’Immaculée, la Mère du Vainqueur; la
prophétie divine préfigurait l’Église, certaine d’exterminer la Bête au
terme des siècles, mais dont le talon reste mordu, écorné par les crocs
perfides, tant qu’une partie du genre humain, soustraite à son corps,
sinon à son âme, végète ou meurt spirituellement.

La promesse messianique, l’attente de Celui qui aurait «l’empire sur son
épaule» devait être la force d’Israël jusqu’à l’avènement du Christ et
même ensuite. Pourtant la vérité de cette force a passé de la synagogue
en l’Église, depuis l’heure où le Maître, avant de quitter les siens,
leur laissa l’assurance:

  _Allez hardiment_, j’ai vaincu le monde.[120]

  [120] Ces pages étaient écrites lorsque a paru l’Encyclique instituant
    la fête du Christ-Roi. Elles ne sont que le commentaire anticipé de
    cet auguste document.

Parole inouïe, proférée à la veille d’une catastrophe, en apparence,
irrémédiable: Jésus sait qu’après trois années de prédication, à
trente-trois ans, il va mourir, cloué, comme un misérable, sur une
potence; que ses disciples vont être dispersés, désespérés; que son
œuvre naissante, si elle n’était divine, aurait toutes les chances
d’être anéantie. C’est alors qu’il se proclame victorieux. Car, en
consentant à descendre jusqu’au fond des opprobres, jusqu’à la mort, il
a rétabli dans sa dignité le vieil Adam déchu. La défaite n’est plus
possible parce que Dieu-homme a consommé la défaite. Sa résurrection, en
le démontrant Dieu, signifiait pour l’humanité la certitude d’une vie
bienheureuse et immortelle.

Sans l’évidence de ce prodige, sans la promesse que le Seigneur, à une
date inconnue, reviendrait avec des légions d’Anges, dans la splendeur
du feu, et donnerait aux justes comme aux iniques la rétribution
dernière, la jeune Église aurait eu grande peine à soutenir les
persécutions, à pénétrer du ferment nouveau les masses païennes, à
surmonter les hérésies et les défaillances. Elle savait que la grâce du
Christ la porterait au delà de toutes les épreuves. L’esprit de triomphe
est surtout nécessaire au commencement des grandes entreprises, ou dans
des phases de lassitude, quand les énergies sommeillent. A un degré
magnifique, saint Paul le reçut et le communiqua. Les tribulations
présentes lui semblaient peu de chose ou rien auprès «du poids de
gloire» dont l’idée l’accablait. Il se comparait volontiers au coureur
tendu vers la couronne mise en réserve pour sa victoire. Au bout du
gémissement immense des créatures il voyait «la révélation des enfants
de Dieu».

Cette révélation, l’_Apocalypse_ de saint Jean la prophétise dans son
message d’allégresse, où les souffrances de l’Église sont figurées comme
la préparation de son triomphe. Mais les chrétiens des premiers siècles
espéraient communément que l’Évangile atteindrait d’un élan rapide les
extrémités de la terre; que les signes précurseurs étant accomplis, le
retour du Christ glorieux ne se ferait pas longtemps attendre.

Peu à peu, la suprématie tangible de la chrétienté apaisa l’impatience
mystique du Jugement. Le mot prêté à Julien l’Apostat: «Tu as vaincu,
Galiléen!», atteste sous une forme légendaire la fierté de la foi
chrétienne sûre d’avoir réduit à l’impuissance le paganisme en déroute.
Sur le toit des basiliques la Croix se haussa comme un trophée. Le bon
Pasteur des catacombes devint le Christ impérial qui siège en Juge sur
les mosaïques des absides. Sa Mère eut la majesté d’une Théotokos dont
l’Enfant tient en sa petite main le globe du monde; elle eut la
toute-puissance que l’art byzantin a fixée avec une grandeur perdue dans
la suite. Le moyen âge pourtant sut l’imiter, lorsqu’il représentait
Notre-Dame comme Reine du ciel et Mère du Seigneur. Témoin le grand
vitrail occidental de Chartres, une des Vierges les plus triomphantes
que l’on ait peintes depuis les Vierges byzantines.

Les hymnes aussi célébrèrent la royauté du Christ sur le mode où une
armée victorieuse chanterait l’entrée de son chef dans les villes
conquises. Telle la prose carolingienne: _Christus vincit, Christus
regnat, Christus imperat_, presque terrible en sa rudesse comme si elle
voulait atterrer l’Ennemi.

Et les cathédrales s’érigèrent, vaisseaux de gloire qui encloront,
jusqu’à la fin des temps, la somme des splendeurs catholiques. Dans un
chœur prodigieux comme celui du Mans, sous le triple étage des vitraux,
semblable à un Paradis vermeil qui descendrait vers la terre, quand les
hautes colonnes, parées d’oriflammes, tressaillent des vibrations de
l’orgue et des chants mâles de la maîtrise, quand, au bas de l’autel
embrasé, devant l’ostensoir où l’humilité de l’Hostie sublimise tous les
hommages, entre les cierges et les encensoirs, se massent les chapes
d’or, les surplis blancs, les robes violettes et les traînes de pourpre,
alors le plus obscur des fidèles, en participant à cette pompe
liturgique, reçoit les prémices des magnificences paradisiaques. Pour
lui-même et pour la communion universelle de l’Église il possède la
Présence divine, la vérité, la joie, la beauté, l’avant-goût de la vie
parfaite.

Quelle fête humaine offrirait aux âmes de pareilles ivresses
triomphales?

Néanmoins, il ne faudrait pas croire que l’esprit de triomphe se soit
toujours maintenu sans fléchissement ni déviation.

L’esprit de crainte le contraria: le texte du _Dies irae_, admirable par
sa profondeur pénitente, n’évoque du Jugement que les aspects
formidables. Il pose aux pieds du Juge le pécheur tremblant, mais
sous-entend la suprême allégresse des justes. On y perçoit déjà la pente
moderne du sentiment religieux, ramené à quelque chose d’individuel où
l’homme _se voit_ en face de Dieu, bien plus qu’il ne voit Dieu en face
du genre humain.

Une autre cause devait affaiblir l’esprit de triomphe: toute force
comprimée, persécutée, tend par la lutte à une perfection plus
cohérente, gage, pour elle, des victoires prochaines. Toute force qui se
croit victorieuse se détend, s’amollit, et perd la volonté de vaincre.
C’est ainsi qu’au XIIe siècle et plus tard l’afflux des prospérités
amena parmi les clercs de multiples relâchements; les mystiques
s’affligeront de cette décadence spirituelle; Dante oppose à l’Église
triomphante, à celle du Paradis, l’Église terrestre où tant de
spectacles le désolent et l’indignent.

L’échec des croisades aussi avait fait sentir que, longtemps, hors de la
chrétienté ou contre elle, subsisteraient des régions énormes,
impénétrables à la foi.

Puis vint le déchirement de la Réforme et le jansénisme anémiant, la
sécheresse rationaliste, la mondanité sceptique, tout ce qui pouvait
affaiblir, dans les cœurs chrétiens, l’ingénuité de l’espérance. Le
faste des liturgies, au XVIIIe siècle, survivait; mais l’attente et le
désir du Christ triomphant, comme c’était loin!

Ensuite, l’église eut à traverser une phase d’humiliations; après les
souffrances de la Terreur elle subit les chaînes du pouvoir temporel. Il
fallut, pour que l’esprit de triomphe se réveillât, l’excès des
adversités. C’est à la veille d’être captif que Pie IX réunit le Concile
du Vatican. Une des mosaïques de Fourvières symbolise superbement cette
heure triomphale; le Pontife élevant ses bras au-dessus des mitres
innombrables comme si, avec l’Église présente, celle des temps passés et
futurs s’assemblait là pour entendre proclamer le dogme radieux.

Depuis lors, bien des signes ont confirmé que l’univers catholique a
senti s’accroître la conscience de sa force: ascendant du Saint-Siège
même parmi les nations séparées; fierté intellectuelle de l’élite
croyante; autorité de la science orthodoxe; renouveau des études
scholastiques et de l’exégèse; splendeur des manifestations, en
particulier à Lourdes et dans les congrès eucharistiques, où le
Sacrement de l’autel est glorifié, comme l’Agneau adoré dans le ciel par
des multitudes sans nombre.

Durant l’Année Sainte enfin, Rome a vu s’agenouiller en ses basiliques
tous les peuples de la terre ou peu s’en faut. A Bruxelles et à Paris
d’imposantes assemblées ont préparé le retour des Églises dissidentes à
l’unité première.

De plus en plus, l’Église seule peut dire: L’avenir est à moi. Les
dynasties s’écroulent, les empires s’évanouissent; le règne de l’argent
laisse prévoir son déclin. La seule barque dont nous savons qu’elle ne
sombrera point, _c’est la nôtre_. Même quand arriveront les jours
prédits où la foi aura presque disparu, quand l’Église ne sera plus
qu’un petit troupeau errant, pourchassé de ville en ville, voué à
l’extermination, les derniers fidèles devront penser que le grand
triomphe est proche. Après ces temps-là, en effet, «le Fils de l’homme
reviendra».



TABLE DES MATIÈRES


  PREMIÈRE PARTIE
  Préface                                                              9
  Lamennais: la crise de sa chute                                     15
  Une auxiliatrice de Lacordaire: Anna Moës                           39
  Le catholicisme de Barbey d’Aurevilly                               68
  Villiers de l’Isle-Adam                                            107
  Le _Greco_ de Maurice Barrès                                       141
  Maurice Barrès et sa pensée religieuse dans _la Colline inspirée_  150
  Georges Dumesnil                                                   158
  Histoire de mon amitié pour Camille Saint-Saëns                    170

  DEUXIÈME PARTIE
  La gloire unique                                                   195
  Être simple                                                        200
  L’art surnaturaliste                                               208
  Les possibilités du roman catholique                               232
  Le siècle eucharistique                                            251
  La joie chrétienne                                                 260
  L’esprit de triomphe dans l’Église                                 274



    ACHEVÉ D’IMPRIMER LE VINGT-NEUF
    MARS MIL NEUF CENT
    VINGT-SEPT PAR L’IMPRIMERIE
    ORLÉANAISE, A ORLÉANS, POUR
    BERNARD GRASSET




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